POURQUOI LA TRANSITION ECOLOGIQUE N’AVANCE-T-ELLE PAS ? QU’EST-CE QUI LA FREINE ?

Alors que l’Espagne et le Portugal sont encore sous le choc après les inondations d’une violence inouïe due à des tempêtes inhabituelles, les gouvernements sont questionnés quant à leur responsabilité dans la gestion de ces phénomènes et de leur prévention. avec François Gemenne est spécialiste du climat et co-auteur du sixième rapport du GIEC, il s’est spécialisé dans les questions de migrations environnementales et climatiques et dans les politiques d’adaptation. Retranscription de cette vidéo publique postée par Le Soir sous le titre « Comment s’adapter aux catastrophes naturelles ? »  

« Je crois qu’on s’est trop longtemps cru relativement immunisés, invulnérables par rapport aux impacts du changement climatique. Le discours sur le changement climatique est relativement inaudible pour les victimes, parce que c’est en quelque sorte comme si on les rendait responsables elles-mêmes de leur malheur, de leur situation, alors que bien entendu, pour les victimes, il est important de pouvoir identifier des coupables. Et le changement climatique, c’est à la fois une raison assez diffuse et c’est un phénomène auquel chacun contribue.

Et donc, c’est pour ça qu’on ne peut pas du tout s’attendre à ce que, parce qu’elles ont été victimes d’une catastrophe ou parce qu’elles auraient peur d’une catastrophe, les personnes se mettent d’un coup à redoubler d’efforts dans la lutte contre le changement climatique. En réalité, ce n’est pas ça qui se passe et c’est même parfois contre-productif. Ça veut dire que parfois, les victimes peuvent voter pour des candidats climato-sceptiques, par exemple, alors même qu’elles viennent d’être touchées par une catastrophe climatique.

La catastrophe, c’est toujours la rencontre d’un risque naturel. Ici, ce risque est amplifié par le changement climatique avec une vulnérabilité politique, économique ou sociale. Et ça, c’est la responsabilité des politiques d’essayer de réduire au maximum cette vulnérabilité.

Mais c’est pour ça que vraiment, il ne faut pas compter sur ce qu’on appelle parfois la pédagogie de la catastrophe dans la lutte contre le changement climatique. Ça, je crois que c’est un enseignement très important à tirer. Il y a politiquement une grande nécessité de déployer des politiques d’adaptation beaucoup plus robustes que celles que nous avons aujourd’hui.

Je crois qu’on s’est trop longtemps cru relativement immunisés, invulnérables par rapport aux impacts du changement climatique et que nous prenons brutalement conscience en Belgique, certainement en juillet 2021, nous prenons brutalement conscience de notre propre vulnérabilité. Et donc, ça implique qu’en même temps que nous devons évidemment tout faire pour réduire autant que possible nos émissions de gaz à effet de serre, nous devons aussi déployer de plus en plus des politiques d’adaptation, et notamment pour essayer de réduire autant que possible les dommages liés à ces phénomènes extrêmes. Et puis, bien entendu, avec la COP29 qui arrive à Bakou, va se poser à nouveau la question de la coopération internationale et de ce que nous pouvons faire ensemble dans un monde qui est à ce point fragmenté.

En Europe, j’ai l’impression, hélas, que nous attendons trop des gouvernements. C’est-à-dire que nous sommes dans ce paradoxe où nous voudrions que les gouvernements agissent, mais nous ne donnons jamais mandat aux gouvernements d’agir. Très clairement, on voit bien qu’il y a un rejet des politiques climatiques et environnementales, que la transition est perçue comme une contrainte.

Et donc, pour le dire brutalement, pour le moment, les gens ne veulent pas que les gouvernements agissent face aux changements climatiques. Ce sont plutôt les entreprises qui sont les locomotives de la transition, bien davantage que les gouvernements. Il est dans leur intérêt de décarboner leurs processus industriels, potentiellement de changer de modèle d’affaires, de réfléchir à ce qu’est la croissance au XXIe siècle, et on a aujourd’hui toute une série d’entreprises qui s’engagent dans cette transition.

On a des résultats assez remarquables dans les secteurs comme l’acier ou la chimie, avec des baisses d’émissions qui atteignent parfois 10 %. Or, pour le moment, le problème, c’est que, sous les coups de butoir des populistes, les signaux qui sont envoyés par les politiques sont des signaux d’incertitude, sont des signaux d’atermoiement, d’hésitation, et c’est ça évidemment qui retarde la transition. Tant que le politique hésite, recule, fait des bifurcations et des atermoiements, vous allez simplement attendre que la situation se clarifie et la transition n’aura pas lieu… »

TOUR D’HORIZON DES CATASTROPHES DITES « NATURELLES » [d’après Gemini] :

Au cours des 30 dernières années, les inondations ont touché 5,5 millions de personnes dans l’UE, causé 3 000 décès et engendré plus de 170 milliards d’euros de dégâts économiques. En 2021, les inondations en Allemagne et en Belgique ont causé plus de 200 morts et 44 milliards d’euros de dégâts.

Depuis 2015, l’Europe (mais aussi de nombreuses régions dans le monde entier) a été frappée par plusieurs inondations catastrophiques, souvent amplifiées par le changement climatique, provoquant des dégâts matériels considérables et des pertes humaines. Les glissements de terrain avec parfois l’ensevelissement d’habitations et de cultures sont aussi une conséquence de l’intensification des épisodes humides.

Voici les événements majeurs les plus marquants en Europe :

  • Espagne et Portugal (Semaine du 2 février 2026) : La tempête Leonardo a paralysé le sud de l’Espagne (Andalousie) et le Portugal, entraînant des fermetures d’écoles, des arrêts de trains et des milliers d’évacuations. Des inondations « catastrophiques » ont été rapportées, notamment à Cordoue, submergeant des habitations et des champs. Une troisième tempête, Marta, a frappé la région vers le 8-9 février, aggravant la situation.
  • Inondations en Europe centrale (Septembre 2024) : La tempête Boris a provoqué des pluies diluviennes sans précédent, touchant la Pologne, la Roumanie, l’Autriche, la Tchéquie, la Slovaquie et la Hongrie. Au moins 24 personnes sont décédées, des villes entières ont été submergées et les dégâts se chiffrent en milliards d’euros.
  • Inondations dévastatrices en Espagne (Octobre 2024) : La région de Valence a subi des précipitations extrêmes provoquant des crues soudaines meurtrières.
  • Inondations en Italie (Mai 2023) : La région de l’Émilie-Romagne a subi des inondations majeures après des pluies intenses, provoquant l’évacuation de milliers de personnes et des glissements de terrain.
  • Inondations en Europe de l’Ouest (Juillet 2021) : Considéré comme l’une des pires catastrophes naturelles en Allemagne (plus de 180 morts) et en Belgique (plus de 30 morts), cet événement a été causé par une « goutte froide » stationnaire, saturant les sols et faisant déborder des rivières comme la Meuse.
  • Tempête Alex et inondations dans les Alpes-Maritimes (Octobre 2020) : Dans le sud de la France et le nord de l’Italie, des précipitations exceptionnelles ont dévasté les vallées de la Vésubie et de la Roya, détruisant des ponts, des routes et des habitations.
  • Crues de la Seine en France (2016 et 2018) : Bien que moins meurtrières, ces inondations ont paralysé la région parisienne et causé des dégâts matériels importants. 

Ces inondations sont de plus en plus fréquentes et intenses, le changement climatique rendant les pluies torrentielles plus probables. 

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Concernant les feux de forêts, entre 2016 et 2025 la planète a connu une intensification inédite des incendies, marquée par des « mégafeux » de plus en plus fréquents, attisés par la sécheresse et le changement climatique. Voici les plus marquants : 

  • Australie (2019-2020) : Surnommés « Black Summer » (l’été noir), ces feux ont ravagé plus de 24 millions d’hectares, détruit des milliers de bâtiments et causé la mort de 33 personnes directement (et des centaines indirectement), dévastant la faune et la flore.
  • Canada (2023) : Une année record et historique, avec plus de 18 millions d’hectares brûlés à travers le pays, marquant la pire saison des feux jamais enregistrée au Canada.
  • Russie/Sibérie (2019, 2020, 2021) : Les forêts boréales russes ont été le théâtre de feux gigantesques, brûlant des millions d’hectares et libérant des quantités massives de CO2.
  • Brésil/Amazonie (2019, 2024) : La forêt amazonienne a subi des incendies intenses liés à la déforestation et à des conditions de sécheresse extrême. L’année 2024 a été particulièrement sévère en Amérique du Sud.
  • États-Unis (Californie, 2018, 2020, 2021) : La Californie a connu plusieurs de ses pires saisons. Le « Camp Fire » (2018) a été le plus destructeur. Le « Dixie Fire » (2021) est devenu le deuxième plus grand incendie de l’histoire de l’État.
  • Europe (2017, 2022) :
    • Portugal (2017) : Des incendies dévastateurs en juin et octobre, faisant plus de 100 morts.
    • France/Europe (2022) : Un été caniculaire a provoqué des incendies inédits, notamment dans le Sud de la France, la Gironde et le Jura.
  • Argentine/Patagonie (2025-2026) : De violents incendies ont ravagé des milliers d’hectares, intensifiés par la pire sécheresse depuis 1965. 

Ces incendies sont de plus en plus caractérisés comme des « mégafeux » qui dépassent souvent les capacités de contrôle des services de secours. 

La disparition des glaciers, « châteaux d’eau » de la terre, et le dégel du permafrost qui libère chaque année des quantités astronomiques de méthane dans l’athmosphère, sont d’autres signaux d’alarme dont il faudrait urgemment tenir compte…