(vu sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=bQHMBnRl9y4 )

Transcrit par TurboScribe.ai
RTL :
Vous nous parlez ce matin d’intelligence artificielle, l’IA qui consomme un peu, beaucoup, énormément d’énergie…
J-M J :
Eh oui ! Peut-être que certaines et certains d’entre vous ont déjà utilisé ChatGPT, Gemini, Cloud ou leurs petits copains ou copines. Et au Shift Project (1), nous venons de sortir très récemment un rapport pour regarder combien est-ce que les centres de données, les serveurs qui sont nécessaires pour que ce système fonctionne, consommaient d’électricité et émettaient de gaz à effet de serre puisque ces serveurs tournent partout dans le monde.
Et partout dans le monde, l’électricité continue d’être faite majoritairement avec du charbon et du gaz. Et alors, les chiffres ne sont pas très sympathiques à regarder. La consommation actuelle des centres de données dans le monde, juste des centres de données, donc on ne parle pas des terminaux, on ne parle pas des réseaux, etc., c’est plus que la consommation d’électricité en France. Et la tendance nous emmènerait à un triplement de cette consommation en 10 ans. Ça augmente actuellement donc de 13% par an, beaucoup plus vite que l’économie mondiale. Et les émissions de gaz à effet de serre associées augmentent de 9% par an, beaucoup plus vite que l’économie mondiale aussi.
Alors, il n’y a pas que l’intelligence artificielle qui tire l’explosion de ces centres de données. Il y a aussi tout simplement les utilisations ordinaires, j’ai envie de dire, les réseaux sociaux, la vidéo à la demande, tout ce qu’on appelle le cloud d’entreprises, les nuages d’entreprises où les entreprises stockent de plus en plus de données. Maintenant que c’est possible de stocker, elles archivent tout et n’importe quoi, et donc ça, ça prend de plus en plus de place.
Et puis, il y a également les crypto-monnaies, le bitcoin et autres avatars, qui sont également très gourmands en puissance de calcul, puisque, comme vous le savez, pour ces crypto-monnaies, il faut miner, c’est-à-dire faire énormément d’opérations en permanence, et ça, évidemment, demande beaucoup de ressources. Donc, cette trajectoire, elle n’est évidemment pas du tout compatible avec la décarbonation, puisque les émissions dans le monde devraient baisser de 5% par an pour qu’on limite le réchauffement à 2°C, et là, celles liées à notre utilisation des centres de données pour l’intelligence artificielle, etc., elles augmentent de 9% par an. Donc, manifestement, ça ne colle pas.
Et les projets les plus titanesques, quand on regarde, il y en a un aux États-Unis, par exemple, la puissance absorbée par un seul centre de stockage pourrait être de 10 gigawatts, et consommer à lui seul à peu près le sixième de l’électricité française, juste sur un centre de données. Alors, c’est ennuyeux, parce que cette électricité, on en aura, nous, besoin pour décarboner le transport, décarboner le logement, décarboner l’industrie, et c’est peut-être un peu dommage de commencer par l’affecter à des usages qui ne sont quand même pas essentiels, quand on regarde par rapport au fait de se déplacer ou de se loger.
RTL :
Alors, ces usages sont si gourmands, Jean-Marc, qu’est-ce qu’on peut faire ? Qu’est-ce qu’il faut faire ?
J-M J :
Alors, nous avons fait quelques recommandations au Shift Project. (1) Déjà, ça serait bien d’avoir plus d’informations pour être capable d’arbitrer. Aujourd’hui, les centres de données, quand ils s’installent, ils ne font pas d’études d’impact, ils ne publient pas leur consommation d’électricité, etc.
Donc, en France, en tout cas, on pourrait rendre ça obligatoire. La deuxième chose, c’est qu’il faut apprendre à développer ce qu’on appelle une IA frugale. Alors, l’IA frugale, c’est quand vous avez des modèles qui ne servent pas à tout et n’importe quoi, mais qui sont très spécialisés sur une application donnée, une reconnaissance d’image particulière, etc.
Aujourd’hui, ce qui est très gourmand, c’est ce qu’on appelle les larges modèles de langage, c’est ceux qui font les devoirs de philo à votre place, là. Mais par contre, les applications qui sont très spécifiques, elles, elles sont plus économes, et c’est vers ça qu’il faut aller. Et dernier point, vous savez qu’aujourd’hui, dans l’industrie, on a mis beaucoup de sites sous quota de CO2 : C’est-à-dire qu’on leur a dit, vous n’avez pas le droit d’émettre plus que tant, débrouillez-vous avec ça. Eh bien, la proposition un peu iconoclaste que nous faisons au Chiffre Project, c’est de faire la même chose avec les centres de données. C’est-à-dire qu’on leur dit, vous avez le droit à tant d’électricité, puis débrouillez-vous avec ça.
Et il n’est pas sûr qu’on serait beaucoup plus malheureux si on met ce système en place. Vu l’impact écologique, il faudrait limiter l’IA. Comment faire si juste la France le fait ? Ça ne sert à rien. Alors, l’IA, aujourd’hui, s’inscrit dans le système digital, qui est un système qui engendre 4% des émissions de gaz à effet de serre sur la planète. 4%, c’est à peu près 4 fois la France. C’est à peu près le trafic aérien mondial. C’est 2 fois la marine marchande. C’est 2 tiers des émissions des voitures… dans le monde, hein. Donc on est en train quand même de parler de quelque chose qui est très significatif.
Et l’IA, c’est, on va dire, le dernier élément d’accélération sur l’utilisation de ce système digital. L’IA, par ailleurs, aujourd’hui, est une forme de débat domestique américain. Alors maintenant, les Chinois s’y sont mis…
Est-ce que la France peut rester en dehors de ce mouvement ? Alors, oui et non. On ne peut pas totalement rester en dehors. C’est le drame des développements technologiques. C’est qu’une fois que quelqu’un s’y est mis et que ça lui procure un avantage, c’est toujours très, très difficile aux autres de dire « Moi, je ne m’en occupe pas, je ne vais pas le faire. » Parce que dans une compétition mondiale, du coup, vous pouvez vous retrouver désavantagé.
Et si la France veut en faire moins que les autres, ou si l’Europe veut en faire moins que les autres, ça ira nécessairement avec des protections que nous nous mettrons aux frontières sur l’utilisation de ce qui est fait par les autres. Voilà, il va falloir qu’à ce moment, on décide des restrictions. Et que ces restrictions soient décidées probablement à l’échelle européenne, avec la capacité technique de les mettre en œuvre. Ce qui n’est pas non plus toujours très évident. »
Transcrit par TurboScribe.ai
- The Shift Project – Le nouveau rapport du Shift Project dont parle Jean-Marc : cliquez ICI pour consulter ou télécharger le rapport.
