
En ce jeudi de l’Ascension, je suis frappé par deux choses dans la première lecture tirée du livre des Actes des Apôtres. La première, c’est que les Apôtres, quelques jours après la résurrection, n’ont toujours pas compris la finalité de la mission de Jésus et sont encore en train d’attendre une libération politique d’Israël. « Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » demande-t-il à Jésus.
La deuxième est justement l’art de Jésus de bien répondre à une question mal posée, ou alors botte-t-il en touche ? En tout cas, sa parole s’est réalisée, même si les Apôtres n’avaient pas encore bien conscience sur le moment de quoi ils devaient témoigner en ce qui concerne la venue du royaume. Jésus avait prévu le coup et a posté des anges pour remettre les pendules à l’heure. La tentation de la confusion entre religion et politique a hanté l’histoire du christianisme jusqu’à aujourd’hui.
Et quand de la tentation on est passé aux actes, cela a donné l’Empire, le césaro-papisme et vers la modernité ce qu’on appelle les grandes idéologies comme les utopies dont le marxisme fait partie. Il s’est toujours agi de faire advenir le royaume de Dieu, que Dieu le veuille ou pas, et surtout à la force du poignet et non pas comme un don de la grâce. C’est vrai que ce serait plus simple si on pouvait mettre en application littérale ces versets du psaume 46 que nous chantons en ce jour : « Le Seigneur est le Très-Haut, le Redoutable, le Grand-Roi sur toute la terre. Dieu s’élève parmi les ovations, le Seigneur aux éclats du corps. » La théocratie est aussi une tentation de toujours, parce que si Dieu pouvait régner en direct sur la société humaine, cela simplifierait certainement un certain nombre de problèmes.
Mais, même dans le concret, les théocraties sont forcément toujours passées par l’exercice d’une royauté humaine, en lieu tenant ses représentations de la divinité glorieusement régnante, avec tous les risques que cela comportait en termes de totalitarisme. Après l’Ascension, et puis surtout après la Pentecôte, régna pendant une ou deux générations une atmosphère apocalyptique qui montre bien que les chrétiens avaient finalement intégré l’idée que le royaume de Dieu n’avait rien à voir avec la politique, mais concernait la transformation du monde et la fin de l’Histoire dans la gloire de Dieu. L’enthousiasme s’est estompé progressivement.
Avec cet adage que l’on répète parfois, les premiers chrétiens attendaient la réalisation du règne de Dieu, c’est plutôt l’Église qui est arrivée. On attribue à Saint Paul d’avoir été le diffuseur de l’enthousiasme eschatologique. Pourtant, avec la deuxième lecture, je pense qu’on ne peut pas lui reprocher de nous avoir prévenus.
L’Église, c’est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble totalement de sa plénitude. L’Église aujourd’hui est porteuse des espérances des premiers chrétiens, en tant qu’elle est le corps du Christ ressuscité, et ce malgré ses défaillances et trahisons humaines que nous ne connaissons que trop bien. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la finale de l’Évangile de Saint Matthieu, et moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.
L’Église est porteuse de la présence du Christ dans l’attente de sa venue dans la gloire. Mais dans la première lecture, Jésus précise bien à ses apôtres « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité. C’est à prendre au sens littéral pour le coup.
Nous ne savons ni le moment, ni l’heure, même pas Jésus. » Il faut tirer quelques leçons de tout cela en ce qui concerne le projet de l’écologie intégrale. La première chose, c’est que l’écologie intégrale, et plus largement la doctrine sociale de l’Église, n’est pas un projet politique.
Il n’y a pas de programme de réalisation du royaume de Dieu par la mise en œuvre des concepts, intuitions et pratiques qu’elle peut inspirer même si elle peut concourir à son progrès, ce qui n’est pas la même chose. C’est d’ailleurs toujours Dieu qui accorde la réalisation pleine et entière de son projet, pas nous, même si nous sommes pressés, et donc frustrés, par la lenteur du processus. Pire, l’écologie intégrale n’est même pas une stratégie de résolution de la crise écologique, même si nous autres humains emportons la grave responsabilité.
D’abord parce que les processus enclenchés en termes de bouleversements écosystémiques sont irréversibles. Ensuite parce que l’enjeu n’est pas purement technique mais moral et spirituel et ça n’intéresse malheureusement pas grand monde. Et enfin parce que ce n’est pas nous qui sauvons la création mais Dieu lui-même par la passion, mort et résurrection de son Fils.
L’écologie intégrale n’a pas obligation de résultats mais de moyens comme en médecine. L’essentiel est que chacun individuellement et collectivement nous fassions de notre mieux là où nous sommes pour nous transformer nous-mêmes et transformer nos communautés et le monde. Mais pour autant l’écologie intégrale doit fournir une théologie politique qui peut inspirer l’engagement de terrain.
A ce titre, l’essai historique de la théologie de la libération est bien intéressant. Bien qu’utilisant les méthodes d’analyse marxiste, il s’agit de mettre en avant le besoin de libération des pauvres opprimés dont la terre fait partie, en puisant dans la Bible les ressources de sens pour la mise en œuvre concrète de ces libérations. Mais une théologie politique n’est pas une idéologie justifiant un programme de parti politique spécifique, elle inspire une diversité de formes d’engagement politique au service du bien commun qui est premier.
Fabien Revol
