Louis Defresne reçoit Gabrielle Halpern à propos de son livre « L’intelligence artificielle. Et l’homme créa Dieu », dans le cadre de l’émission ‘Les Grands témoins’ sur Radio Notre-Dame (1 mars 2026)

 Transcrit par TurboScribe.ai.

Louis Defresne : C’est convenu de dire que l’intelligence artificielle va remplacer l’homme dans de multiples tâches et pas seulement d’exécution. Mais il est plus original de supposer que l’IA va se substituer à Dieu. Une telle affirmation mérite d’être traitée, afin que les religions prennent la mesure de ce qui est en train de se passer, de se mettre en place, à une vitesse inégalée.

C’est l’objet de la réflexion que mène Gabrielle Halpern, normalienne, docteur en philosophie. « L’IA est une prothèse d’humanité, écrit-elle, c’est un miroir qui renvoie une image crue sur nos failles, nos inadaptations congénitales. C’est si difficile de se parler d’une génération à l’autre, d’une nation à l’autre, d’un voisinage à l’autre, tout n’est que fractures, conflits et besoins de consolation.

L’IA répondrait-elle à cette quête de l’ami imaginaire, confident, fidèle et fiable, mobilisable à tout instant, auquel on va pouvoir tout dire, et dont la relation ne sera jamais altérée, toute tâche dévolue aujourd’hui à Dieu ? Les religions, assises sur leurs rangs antéhistoriques, n’ont pas pris la mesure de la concurrence que la machine infaillible allait exercer sur le champ de l’intimité. »

Gabrielle Halpern, comment en êtes-vous venue à penser que Dieu était finalement la cible de l’IA ?

Gabrielle Halpern : En fait, ça m’a vraiment étonnée, j’ai mené de gros travaux de recherche en philosophie sur l’IA ces dernières années, et ça m’a beaucoup étonnée, en faisant un certain nombre d’entretiens de terrain, de voir à quel point le vocabulaire convoqué pour parler de l’IA était vraiment un vocabulaire d’ordre religieux. L’IA est l’objet de craintes apocalyptiques, d’attentes messianiques, on projette sur elle des attributs qui relèvent du divin, l’omnipotence, l’omniprésence, l’omniscience. Je me suis dit qu’il y a peut-être quelque chose, quand même, dans ce que l’on projette sur cet outil, qui laisse à penser que l’IA ne va pas remplacer l’être humain et puis hop, fermer le banc. Non, les choses sont peut-être un peu plus compliquées que ça.

Louis Defresne : C’est un vieux rêve ?

Gabrielle Halpern : La question n’est pas tant « l’être humain a créé une créature ». En fait, c’est « pourquoi diable l’être humain a imaginé un outil pareil ? » Finalement, à quel besoin et à quelle angoisse est-ce que ça répond ?

Je m’appuie notamment sur les travaux de la philosophe Hannah Arendt qui dit que les êtres humains ont un besoin de foi qui est immense. Avoir foi en quelqu’un, en quelque chose. C’est là où l’intelligence artificielle vient exploiter toutes nos failles, nos vulnérabilités, en nous apportant son doigt où l’être humain a toujours rêvé.

Louis Defresne : Dans quelle mesure exploite-t-elle nos failles ?

Gabrielle Halpern : Il y a un point qui est très important dans notre humanité, c’est que quand on revient aux origines de l’humanité, on a l’impression que l’être humain est un animal décalé dans le monde. Quand on regarde les poissons, les oiseaux, on a l’impression qu’ils se meuvent d’une manière tout à fait naturelle. Et nous finalement, on a l’impression d’être un peu maladroit, un peu décalé.

Et ça, c’est le philosophe allemand Günther Anders qui le dit, il dit « l’être humain est un animal étranger au monde ». Donc, on est un peu inadapté. Et en plus, non seulement on est inadapté au monde et à la nature, mais en plus on est inadapté à nos congénères.

Finalement, on doit s’adapter toute la journée à eux, on voit bien, on parle de vivre ensemble toute la journée, mais on voit bien à quel point c’est compliqué de construire une société. Il faut un contrat social, des lois, le droit, le règlement, tout est artificiel finalement pour construire cette société. Donc l’être humain doit non seulement s’adapter à tout et à tout le monde toute la journée, à ses congénères.

Et donc, à un moment donné, est-ce qu’il n’y a pas une sorte un peu de burn-out social ou civilisationnel ? Et l’être humain, n’en pouvant plus de s’adapter à tout et à tout le monde, rêve d’un outil qui lui s’adaptera totalement à chacun d’entre nous, un outil sur mesure. Et la première faille que l’IA vient exploiter, c’est notre désir du sur mesure.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », avoir un prochain ‘sur mesure’.

Louis Defresne : Donc désir du sur mesure, mais si j’entends bien ce que vous dites, Gabrielle Halpern, il y a une manière de se décharger de sa responsabilité, puisque ça veut dire, d’une certaine façon, je n’en peux plus parce que je n’y arrive plus ou je ne souhaite plus y arriver. Et donc, l’outil va suppléer toutes mes défaillances.

Gabrielle Halpern : C’est ça. En fait, c’est comme si l’être humain était à une sorte un peu de croiser des chemins. Est-ce qu’il va choisir de déléguer son humanité à l’intelligence artificielle parce qu’elle est beaucoup trop lourde d’apporter, à assumer ? Ou est-ce qu’il va avoir le courage de l’assumer lui-même ? Avec effectivement cette question, on se plaint toute la journée de Chat GPT qui nous remplacerait, mais finalement, si un outil d’intelligence artificielle a plus d’empathie qu’un médecin pour vous annoncer une maladie, plus de patience qu’un professeur à l’école, plus de tolérance que vos amis ou vos voisins ou plus de capacité d’écoute que vos parents, finalement, est-ce que l’IA ne met pas un coup de projecteur sur nos médiocrités et finalement ne vient-elle pas assumer ce que nous n’avons plus le courage d’assumer ? Donc, il y a quelque chose d’hypocrite quand on critique l’IA, alors que finalement, elle est un révélateur de nos failles.

Louis Defresne : Mais ça voudrait dire qu’elle pourrait faire mieux que nous. Cela veut dire qu’on va miser sur l’IA pour que notre relation soit meilleure ?

Gabrielle Halpern : C’est terrible à dire, mais malheureusement, effectivement, il y a beaucoup, par exemple, de patients qui préfèrent poser une question à Chat GPT plutôt qu’à leur médecin, parce que Chat GPT a plus d’empathie, fait preuve de davantage de pédagogie. Des élèves qui préfèrent poser aussi une question à Chat GPT plutôt qu’à leur professeur, idem, parce qu’ils ont beaucoup plus de pédagogie, donc ça vient poser quelque chose, ça vient quand même soulever quelque chose. Et ça veut dire que l’IA ne nous juge pas.

Non, et effectivement, il n’y a pas de regard. Non, on n’est pas, on ne se sent pas jugé. Ce livre se repose notamment sur un sondage qui a été réalisé par VIA Voice et la Massif avec cette question : « Est-ce que vous préférez poser une question à l’IA ou, trois petits points, alors vos parents, vos frères et sœurs, vos grands-parents ? » Et en fait, chez les moins de 35 ans, on est à presque 60, 63% des personnes qui répondent, qui préfèrent poser une question à l’IA. Donc, finalement, à quoi servent les parents ? À quoi servent les frères et sœurs ? À quoi servent les grands-mères demain, à l’heure de l’intelligence artificielle ? Ça dit quelque chose, en fait, de nos attentes à l’égard des uns et des autres.

Est-ce qu’à force de trop attendre les uns des autres, nous ne sommes pas condamnés à toujours nous décevoir ? Pour moi, l’IA, plutôt que de nous désespérer, devrait être plutôt considéré comme un baromètre pour nous remettre en question et justement, essayer de nous améliorer, devenir meilleurs.

Louis Defresne : Alors, c’est le paradoxe quand même, c’est de se dire qu’on a cessé de développer nos relations. D’ailleurs, vous l’écrivez en disant ce n’est pas un hasard si les derniers siècles ont vu apparaître de grandes créations humaines qui traitent des liens, qui cherchent à lier ou à relier les modes de transport de plus en plus rapides, relient les continents. Internet relie les réseaux. L’intelligence artificielle consiste dans les réseaux de neurones et dans la fabrication d’algorithmes reliant un nombre immense de données. La démultiplication des plateformes qui en résulte mettent en relation un nombre immense d’individus. On n’a jamais été autant reliés les uns aux autres. Pourtant, c’est ça, c’est la grande tragédie humaine.

Gabrielle Halpern : C’est qu’en fait, on fait tout. On en revient à ce que je disais précédemment, c’est à dire que nous sommes complètement décalés et complètement inadaptés à nos congénères. Et pourtant, nous sommes obligés de vivre ensemble. C’est un peu comme si l’être humain a du mal à vivre avec les autres et en même temps, la pluralité est la marque de l’humanité. Donc, comme on ne peut pas faire autrement, on développe tous ces outils pour essayer de nous relier les uns les autres. Mais on voit à quel point c’est difficile.

Louis Defresne : Comment insérez-vous la question de Dieu en tant que telle ? Est-ce que c’est juste une métaphore que vous utilisez ou est-ce que c’est une réalité métaphysique qui s’invite dans le débat?

Gabrielle Halpern : C’est malheureusement une réalité métaphysique qui s’installe dans le débat parce que quand on voit tout ce qui est projeté sur l’intelligence artificielle, donc effectivement, omniscience, on pose une question à l’IA, elle sait presque tout. L’omniprésence. Alors oui, mais alors que Dieu, lui, ne se trompe pas : Ça, c’est vrai. Effectivement. Sauf que justement, finalement, on fait des prières toute la journée, mais Dieu ne nous répond pas toujours, alors que finalement, quand on fait un prompt, quand on pose une question à l’IA, que ce soit à toute heure du jour et de la nuit ou n’importe quel jour de la semaine, on a une réponse. Et donc, en fait, cette accessibilité totale de cet outil, finalement, vient mettre en creux ce dont l’être humain a toujours rêvé : Un Dieu qui serait totalement accessible à portée de main, à la fois tangible et immatériel.

L’intelligence artificielle vient fédérer un peu toutes les croyances, que ce soit des polythéistes, des monothéistes, des panthéistes et même presque des fétichistes, parce que finalement, elle est en train de s’incorporer dans tous les objets autour de nous avec les objets connectés. Donc, effectivement, c’est là qu’il y a quelque chose de divin ou en tout cas qui s’apparente à l’idée ou la représentation que nous faisons de Dieu. Ça transforme toutes les religions, toutes les croyances. Oui, et c’est en ça que, pour moi, c’est l’hypothèse que j’avance pour comprendre pourquoi est-ce que l’IA prend un tel essor aussi rapide dans notre société? Parce qu’elle vient fédérer toutes nos croyances. Pour, effectivement, ceux qui veulent un Dieu tangible, effectivement, c’est un objet, c’est incarné. Pour ceux qui ne croient pas dans la corporéalité de Dieu et croient plutôt dans le côté intangible, ils en ont aussi pour leur compte, etc. Donc, oui, bien sûr. Et en plus de ça, non seulement elle nous répond à toute heure du jour et de la nuit, mais en plus, elle vient nous faire une promesse absolument extraordinaire, c’est la promesse du savoir.

Et ce qui est intéressant, c’est quand on lit les textes bibliques, que ce soit la mythologie grecque, dans tous les grands textes de l’humanité, le savoir, la connaissance, c’est quand même quelque chose, pas exactement dont on a voulu protéger les êtres humains, mais en tout cas, bon, il faut faire attention. ‘L’arbre de la connaissance’, Prométhée qui vole le feu, qui est le symbole de la connaissance, voilà, etc., etc. Donc, finalement, c’est un peu comme si les dieux avaient toujours voulu nous protéger d’une certaine forme de savoir. Là, l’intelligence artificielle, elle est généreuse de son savoir. Elle nous fait la promesse d’un savoir absolu et distribué généreusement à toute heure du jour et de la nuit. Donc, quel autre Dieu pourrait nous faire une telle promesse ?

Louis Defresne : En accès libre.

Gabrielle Halpern : En accès libre. Et c’est là où c’est terrible, parce que cette démocratisation et on revient aussi à la question de l’accessibilité. Finalement, ce dieu qu’est l’intelligence artificielle n’a pas besoin de liturgie, de culte, de rite, de sacrifice, de prière, de quoi que ce soit. Pas besoin d’intermédiaire, de clergé. Voilà, elle est totalement accessible à tout un chacun.

Louis Defresne : Est-ce que les religions se sont mises à réfléchir à ce sujet ? Est-ce qu’elles s’estiment concurrencées ?

Gabrielle Halpern : Je vous remercie beaucoup de me poser la question, parce qu’en fait, ce que je trouve terrible, c’est que dans l’actualité, on entend beaucoup parler de religions, mais finalement, pas forcément pour les bonnes raisons. Et en fait, pour moi, le religieux devrait d’abord être là. Sa responsabilité aujourd’hui, celles de toutes les religions, c’est de nous éclairer et de prendre à bras le corps cette question de l’intelligence artificielle, parce que notre humanité est effectivement mise en jeu là, et de réfléchir. Parce qu’en fait, ce serait intéressant de se dire, mais finalement, voilà, l’humanité est quand même interrogée : « Et donc, vous, telle religion, comment est-ce que vous vous positionnez par rapport à l’intelligence artificielle ? Comment le religieux se positionne par rapport à l’intelligence artificielle ? »

Louis Defresne : Qu’attendez-vous qu’ils disent, ces religieux ?

Gabrielle Halpern : Moi, je me suis fait un peu l’avocat du diable, entre guillemets, de cette intelligence artificielle qui serait une sorte un peu de nouveau dieu légitime. Eh bien, j’attends, et là, c’est passionnant parce que plein d’arguments m’ont été apportés. J’attends qu’ils me disent finalement en quoi cette intelligence artificielle n’est absolument pas légitime, crédible et surtout, finalement, en quoi Dieu est finalement tellement plus intéressant que cet outil.

L’intelligence artificielle, non seulement nous interroge sur les attentes que l’on a vis-à-vis de nos congénères, nos amis, nos parents. Mais en fait, elle nous interroge aussi sur nos attentes à l’égard de Dieu. Est-ce que finalement, un dieu qui répondrait à toutes nos prières, à toutes nos questions 24 heures sur 24 et qui serait accessible à notre main, dans notre poche, est-ce que c’est un dieu très intéressant ? Est-ce que c’est un dieu que l’on respecte ? Est-ce que c’est un dieu dans lequel on peut finalement croire ? Justement, le côté énigmatique, mystérieux de Dieu, finalement, ne fait-il pas toute sa puissance ?

Louis Defresne : Gabrielle Halperne, la notion de Dieu ne vient pas à nos esprits dès lors qu’on considère qu’on peut se sacrifier pour lui contrairement à ce qu’on ferait pour une IA. Personne n’irait se sacrifier pour une IA.

Gabrielle Halpern : En fait, ça, c’est très intéressant. C’est toujours le philosophe allemand, Günther Anders, qui disait en fait, ce dont les êtres humains ont le plus peur, ce n’est pas la mort. Ce n’est pas la peur de mourir. En fait, notre angoisse la plus profonde, c’est le fait de ne pas participer. Le fait de ne pas ‘en être’. À quoi ? On ne sait pas, mais en tout cas, le fait de ne pas participer. Alors, c’est intéressant parce que quand on regarde tous les débats, par exemple, sur les réseaux sociaux, pourquoi est-ce qu’on est aussi bavard sur les réseaux sociaux ? Parce qu’on a besoin de participer. Et ce qui est terrible avec l’intelligence artificielle, c’est qu’on nourrit la bête en lui posant des questions, en écrivant sur Internet. Finalement, elle vient se nourrir. Tous les algorithmes viennent finalement se nourrir de tout ce que nous lui sacrifions.

Et je fais d’ailleurs un parallèle, justement, dans la Bible, dans l’Ancien Testament, avec tous les membres du peuple qui doivent apporter leurs bijoux pour pouvoir façonner le tabernacle. Lorsque les Hébreux sont dans le désert, en fait, on apporte une partie de soi pour construire le tabernacle. Eh bien là, c’est un peu la même chose. On apporte avec nos questions, avec toutes nos données que l’on transmet à l’intelligence artificielle. On lui sacrifie une partie de ce que nous sommes, d’une partie de ce que nous pensons. Donc, il y a une forme de sacrifice et même, d’ailleurs, une forme de sacrifice de notre humanité, puisque nous lui délégons notre humanité.

Louis Defresne : Quand je parle à une IA, je ne parle pas à quelqu’un. Je parle en fait à un ordinateur, malgré tout.

Gabrielle Halpern : Oui, sauf que c’est là, ce qui est terrible, c’est qu’on voit bien que l’intelligence artificielle, progressivement, commence à être entrée dans des domaines de la vie qui sont de plus en plus intimes. Il y a une étude de Harvard qui a été menée et on s’est rendu compte que ces dernières années, les questions posées à l’intelligence artificielle étaient plutôt des questions d’ordre professionnel. Et depuis à peu près un an, ce sont des questions vraiment d’ordre intime, d’interprétation des rêves, de questions, » voilà, mon amoureux m’a dit ça, comment je dois l’interpréter ? » Ou alors, je vais face à telle situation familiale, demander comment est-ce que je peux faire ? Donc, en fait, c’est un peu une sorte de coach qui viendrait nous donner tous les conseils. Mais auparavant, c’était des questions que l’on posait à son meilleur ami. C’était des questions, éventuellement, que l’on posait à sa mère ou à sa grand-mère. Donc, c’est là où, finalement, l’IA devient progressivement, non seulement un interlocuteur légitime alternatif, mais le vrai danger, c’est qu’elle devienne un interlocuteur légitime, le seul interlocuteur légitime.

Louis Defresne : Le pouvoir est-il du côté de celui qui pose la question, de celui qui répond à l’évidence ? On pourrait penser que le poseur de questions est le maître, puisqu’il maîtrise le rythme et le territoire du dialogue. Apparemment, ce n’est pas le cas.

Gabrielle Halpern : Non, et c’est ça que je trouve toujours très intéressant, c’est qu’on a toujours l’impression que, finalement, voilà, celui qui pose une question, enfin, en tout cas, le fait de, enfin, la raison pour laquelle j’écris ça, c’est parce qu’en expérimentant, effectivement, le chat GPT, je me suis rendu compte que les questions que je pouvais lui poser, eh bien, en trois questions, il avait finalement cerné le personnage. Et puis, si, c’est quand même fou qu’en trois questions, je me sois autant révélée, alors qu’on a l’impression que ce n’est pas celui qui pose la question qui se révèle. Et en fait, ça m’a fait écho à des expériences, et je pense que tout un chacun les a menées déjà.

Finalement, dans les questions qu’un directeur des ressources humaines nous pose lors d’un entretien d’embauche, les questions qu’on peut nous poser lors d’un dîner mondain ou les questions même lors d’un déjeuner familial, en fait, les questions qui nous sont posées sont très révélatrices de ceux qui les posent. Peut-être même, par exemple, même de leurs obsessions. Autant, on peut mentir, on peut répondre à côté quand on répond. En revanche, quand on pose une question, eh bien, on se dévoile. Et c’est là où on a l’impression par rapport à l’IA, comme on ne fait que poser des questions, qu’on ne risque rien ; mais en fait, en posant ces questions, nous nous dévoilons. Et donc, l’IA est suffisamment intelligente pour comprendre le sens caché de la question ou pour lire dans le texte : la question, justement, de la contextualisation et de tout le non-dit qui transparaît. Non, c’est vrai que pour le coup, ça n’est pas encore tout à fait au point, cette relecture. Et c’est là où, effectivement, l’être humain a encore un rôle à jouer, bien heureusement, sauf que dans toutes ces réflexions sur « oui, mais l’IA ne peut pas encore faire ceci, l’intelligence artificielle ne peut pas encore faire cela, elle fait encore plein d’erreurs… » : pour moi, ça, ce sont des faux arguments que nous nous disons, d’ailleurs, pour nous rassurer, parce que je pense qu’aujourd’hui, le sujet n’est plus un obstacle technique. Malheureusement, le progrès va tellement vite que bientôt, l’obstacle ne sera plus technique. En revanche, la question aujourd’hui est philosophique, morale, politique et religieuse.

Louis Defresne : Quelle réponse pensez-vous que nous puissions apporter à cela?

Gabrielle Halpern : Ce que je trouve intéressant en parlant, justement, avec un certain nombre de religieux, c’est qu’ils m’ont dit : « Mais nous, le fait qu’il y ait, par exemple, un jour dans la semaine qui soit le jour du repos, il faut qu’il soit aussi le jour, justement, de la déconnexion. » Le fait qu’il y ait un jour où pour le coup, ce serait un jour où il n’y aurait pas d’intelligence artificielle, c’est aussi une manière, un jour par semaine, de nous rappeler que c’est le moment ou jamais pour poser des questions, justement, à sa grand mère, à ses amis, à tout le reste du monde et se montrer que finalement, est ce qu’on a vraiment besoin de toutes ces béquilles, de toutes ces prothèses? Parce que l’IA est une sorte un peu de prothèse d’humanité. Donc, finalement, le fait qu’il y ait un jour par semaine, c’est intéressant que le religieux ait justement sanctuarisé, sanctifié un jour dans la semaine, puisque c’est un jour de rappel salutaire, finalement, au fait que vous vous resaisissez de votre humanité.

Donc ça, c’est intéressant. Bon, sur le sujet après, sur la régulation, moi, je suis toujours très mal à l’aise vis-à-vis de cela, notamment tout le débat sur les réseaux sociaux, parce que finalement, où commence le rôle de l’État et où est ce qu’il s’arrête? Là, il y a tout un débat budgétaire et je trouve qu’on en fait une question financière, alors que derrière, la vraie question est la suivante : Eh bien, finalement, où commence le rôle de l’État et où commence surtout la responsabilité des parents, la responsabilité des éducateurs, des professeurs? Voilà donc ça, sur le sujet de la régulation, je serai effectivement plus, voilà, plus, plus, plus réservée.

Louis Defresne : Merci, Gabrielle Halpern. Je rappelle que vous êtes philosophe et que vous avez publié aux éditions Herman, « Intelligence artificielle, et l’homme crée à Dieu. »

 Transcrit par TurboScribe.ai.

Louis Defresne : C’est convenu de dire que l’intelligence artificielle va remplacer l’homme dans de multiples tâches et pas seulement d’exécution. Mais il est plus original de supposer que l’IA va se substituer à Dieu. Une telle affirmation mérite d’être traitée, afin que les religions prennent la mesure de ce qui est en train de se passer, de se mettre en place, à une vitesse inégalée.

C’est l’objet de la réflexion que mène Gabrielle Halpern, normalienne, docteur en philosophie. « L’IA est une prothèse d’humanité, écrit-elle, c’est un miroir qui renvoie une image crue sur nos failles, nos inadaptations congénitales. C’est si difficile de se parler d’une génération à l’autre, d’une nation à l’autre, d’un voisinage à l’autre, tout n’est que fractures, conflits et besoins de consolation.

L’IA répondrait-elle à cette quête de l’ami imaginaire, confident, fidèle et fiable, mobilisable à tout instant, auquel on va pouvoir tout dire, et dont la relation ne sera jamais altérée, toute tâche dévolue aujourd’hui à Dieu ? Les religions, assises sur leurs rangs antéhistoriques, n’ont pas pris la mesure de la concurrence que la machine infaillible allait exercer sur le champ de l’intimité. »

Gabrielle Halpern, comment en êtes-vous venue à penser que Dieu était finalement la cible de l’IA ?

Gabrielle Halpern : En fait, ça m’a vraiment étonnée, j’ai mené de gros travaux de recherche en philosophie sur l’IA ces dernières années, et ça m’a beaucoup étonnée, en faisant un certain nombre d’entretiens de terrain, de voir à quel point le vocabulaire convoqué pour parler de l’IA était vraiment un vocabulaire d’ordre religieux. L’IA est l’objet de craintes apocalyptiques, d’attentes messianiques, on projette sur elle des attributs qui relèvent du divin, l’omnipotence, l’omniprésence, l’omniscience. Je me suis dit qu’il y a peut-être quelque chose, quand même, dans ce que l’on projette sur cet outil, qui laisse à penser que l’IA ne va pas remplacer l’être humain et puis hop, fermer le banc. Non, les choses sont peut-être un peu plus compliquées que ça.

Louis Defresne :

C’est un vieux rêve ?

Gabrielle Halpern :

La question n’est pas tant « l’être humain a créé une créature ». En fait, c’est « pourquoi diable l’être humain a imaginé un outil pareil ? » Finalement, à quel besoin et à quelle angoisse est-ce que ça répond ?

Je m’appuie notamment sur les travaux de la philosophe Hannah Arendt qui dit que les êtres humains ont un besoin de foi qui est immense. Avoir foi en quelqu’un, en quelque chose. C’est là où l’intelligence artificielle vient exploiter toutes nos failles, nos vulnérabilités, en nous apportant son doigt où l’être humain a toujours rêvé.

Louis Defresne : Dans quelle mesure exploite-t-elle nos failles ?

Gabrielle Halpern : Il y a un point qui est très important dans notre humanité, c’est que quand on revient aux origines de l’humanité, on a l’impression que l’être humain est un animal décalé dans le monde. Quand on regarde les poissons, les oiseaux, on a l’impression qu’ils se meuvent d’une manière tout à fait naturelle. Et nous finalement, on a l’impression d’être un peu maladroit, un peu décalé.

Et ça, c’est le philosophe allemand Günther Anders qui le dit, il dit « l’être humain est un animal étranger au monde ». Donc, on est un peu inadapté. Et en plus, non seulement on est inadapté au monde et à la nature, mais en plus on est inadapté à nos congénères.

Finalement, on doit s’adapter toute la journée à eux, on voit bien, on parle de vivre ensemble toute la journée, mais on voit bien à quel point c’est compliqué de construire une société. Il faut un contrat social, des lois, le droit, le règlement, tout est artificiel finalement pour construire cette société. Donc l’être humain doit non seulement s’adapter à tout et à tout le monde toute la journée, à ses congénères.

Et donc, à un moment donné, est-ce qu’il n’y a pas une sorte un peu de burn-out social ou civilisationnel ? Et l’être humain, n’en pouvant plus de s’adapter à tout et à tout le monde, rêve d’un outil qui lui s’adaptera totalement à chacun d’entre nous, un outil sur mesure. Et la première faille que l’IA vient exploiter, c’est notre désir du sur mesure.

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même », avoir un prochain ‘sur mesure’.

Louis Defresne : Donc désir du sur mesure, mais si j’entends bien ce que vous dites, Gabrielle Halpern, il y a une manière de se décharger de sa responsabilité, puisque ça veut dire, d’une certaine façon, je n’en peux plus parce que je n’y arrive plus ou je ne souhaite plus y arriver. Et donc, l’outil va suppléer toutes mes défaillances.

Gabrielle Halpern : C’est ça. En fait, c’est comme si l’être humain était à une sorte un peu de croiser des chemins. Est-ce qu’il va choisir de déléguer son humanité à l’intelligence artificielle parce qu’elle est beaucoup trop lourde d’apporter, à assumer ? Ou est-ce qu’il va avoir le courage de l’assumer lui-même ? Avec effectivement cette question, on se plaint toute la journée de Chat GPT qui nous remplacerait, mais finalement, si un outil d’intelligence artificielle a plus d’empathie qu’un médecin pour vous annoncer une maladie, plus de patience qu’un professeur à l’école, plus de tolérance que vos amis ou vos voisins ou plus de capacité d’écoute que vos parents, finalement, est-ce que l’IA ne met pas un coup de projecteur sur nos médiocrités et finalement ne vient-elle pas assumer ce que nous n’avons plus le courage d’assumer ? Donc, il y a quelque chose d’hypocrite quand on critique l’IA, alors que finalement, elle est un révélateur de nos failles.

Louis Defresne : Mais ça voudrait dire qu’elle pourrait faire mieux que nous. Cela veut dire qu’on va miser sur l’IA pour que notre relation soit meilleure ?

Gabrielle Halpern : C’est terrible à dire, mais malheureusement, effectivement, il y a beaucoup, par exemple, de patients qui préfèrent poser une question à Chat GPT plutôt qu’à leur médecin, parce que Chat GPT a plus d’empathie, fait preuve de davantage de pédagogie. Des élèves qui préfèrent poser aussi une question à Chat GPT plutôt qu’à leur professeur, idem, parce qu’ils ont beaucoup plus de pédagogie, donc ça vient poser quelque chose, ça vient quand même soulever quelque chose. Et ça veut dire que l’IA ne nous juge pas.

Non, et effectivement, il n’y a pas de regard. Non, on n’est pas, on ne se sent pas jugé. Ce livre se repose notamment sur un sondage qui a été réalisé par VIA Voice et la Massif avec cette question : « Est-ce que vous préférez poser une question à l’IA ou, trois petits points, alors vos parents, vos frères et sœurs, vos grands-parents ? » Et en fait, chez les moins de 35 ans, on est à presque 60, 63% des personnes qui répondent, qui préfèrent poser une question à l’IA. Donc, finalement, à quoi servent les parents ? À quoi servent les frères et sœurs ? À quoi servent les grands-mères demain, à l’heure de l’intelligence artificielle ? Ça dit quelque chose, en fait, de nos attentes à l’égard des uns et des autres.

Est-ce qu’à force de trop attendre les uns des autres, nous ne sommes pas condamnés à toujours nous décevoir ? Pour moi, l’IA, plutôt que de nous désespérer, devrait être plutôt considéré comme un baromètre pour nous remettre en question et justement, essayer de nous améliorer, devenir meilleurs.

Louis Defresne : Alors, c’est le paradoxe quand même, c’est de se dire qu’on a cessé de développer nos relations. D’ailleurs, vous l’écrivez en disant ce n’est pas un hasard si les derniers siècles ont vu apparaître de grandes créations humaines qui traitent des liens, qui cherchent à lier ou à relier les modes de transport de plus en plus rapides, relient les continents. Internet relie les réseaux. L’intelligence artificielle consiste dans les réseaux de neurones et dans la fabrication d’algorithmes reliant un nombre immense de données. La démultiplication des plateformes qui en résulte mettent en relation un nombre immense d’individus. On n’a jamais été autant reliés les uns aux autres. Pourtant, c’est ça, c’est la grande tragédie humaine.

Gabrielle Halpern : C’est qu’en fait, on fait tout. On en revient à ce que je disais précédemment, c’est à dire que nous sommes complètement décalés et complètement inadaptés à nos congénères. Et pourtant, nous sommes obligés de vivre ensemble. C’est un peu comme si l’être humain a du mal à vivre avec les autres et en même temps, la pluralité est la marque de l’humanité. Donc, comme on ne peut pas faire autrement, on développe tous ces outils pour essayer de nous relier les uns les autres. Mais on voit à quel point c’est difficile.

Louis Defresne : Comment insérez-vous la question de Dieu en tant que telle ? Est-ce que c’est juste une métaphore que vous utilisez ou est-ce que c’est une réalité métaphysique qui s’invite dans le débat?

Gabrielle Halpern : C’est malheureusement une réalité métaphysique qui s’installe dans le débat parce que quand on voit tout ce qui est projeté sur l’intelligence artificielle, donc effectivement, omniscience, on pose une question à l’IA, elle sait presque tout. L’omniprésence. Alors oui, mais alors que Dieu, lui, ne se trompe pas : Ça, c’est vrai. Effectivement. Sauf que justement, finalement, on fait des prières toute la journée, mais Dieu ne nous répond pas toujours, alors que finalement, quand on fait un prompt, quand on pose une question à l’IA, que ce soit à toute heure du jour et de la nuit ou n’importe quel jour de la semaine, on a une réponse. Et donc, en fait, cette accessibilité totale de cet outil, finalement, vient mettre en creux ce dont l’être humain a toujours rêvé : Un Dieu qui serait totalement accessible à portée de main, à la fois tangible et immatériel.

L’intelligence artificielle vient fédérer un peu toutes les croyances, que ce soit des polythéistes, des monothéistes, des panthéistes et même presque des fétichistes, parce que finalement, elle est en train de s’incorporer dans tous les objets autour de nous avec les objets connectés. Donc, effectivement, c’est là qu’il y a quelque chose de divin ou en tout cas qui s’apparente à l’idée ou la représentation que nous faisons de Dieu. Ça transforme toutes les religions, toutes les croyances. Oui, et c’est en ça que, pour moi, c’est l’hypothèse que j’avance pour comprendre pourquoi est-ce que l’IA prend un tel essor aussi rapide dans notre société? Parce qu’elle vient fédérer toutes nos croyances. Pour, effectivement, ceux qui veulent un Dieu tangible, effectivement, c’est un objet, c’est incarné. Pour ceux qui ne croient pas dans la corporéalité de Dieu et croient plutôt dans le côté intangible, ils en ont aussi pour leur compte, etc. Donc, oui, bien sûr. Et en plus de ça, non seulement elle nous répond à toute heure du jour et de la nuit, mais en plus, elle vient nous faire une promesse absolument extraordinaire, c’est la promesse du savoir.

Et ce qui est intéressant, c’est quand on lit les textes bibliques, que ce soit la mythologie grecque, dans tous les grands textes de l’humanité, le savoir, la connaissance, c’est quand même quelque chose, pas exactement dont on a voulu protéger les êtres humains, mais en tout cas, bon, il faut faire attention. ‘L’arbre de la connaissance’, Prométhée qui vole le feu, qui est le symbole de la connaissance, voilà, etc., etc. Donc, finalement, c’est un peu comme si les dieux avaient toujours voulu nous protéger d’une certaine forme de savoir. Là, l’intelligence artificielle, elle est généreuse de son savoir. Elle nous fait la promesse d’un savoir absolu et distribué généreusement à toute heure du jour et de la nuit. Donc, quel autre Dieu pourrait nous faire une telle promesse ?

Louis Defresne : En accès libre.

Gabrielle Halpern : En accès libre. Et c’est là où c’est terrible, parce que cette démocratisation et on revient aussi à la question de l’accessibilité. Finalement, ce dieu qu’est l’intelligence artificielle n’a pas besoin de liturgie, de culte, de rite, de sacrifice, de prière, de quoi que ce soit. Pas besoin d’intermédiaire, de clergé. Voilà, elle est totalement accessible à tout un chacun.

Louis Defresne : Est-ce que les religions se sont mises à réfléchir à ce sujet ? Est-ce qu’elles s’estiment concurrencées ?

Gabrielle Halpern : Je vous remercie beaucoup de me poser la question, parce qu’en fait, ce que je trouve terrible, c’est que dans l’actualité, on entend beaucoup parler de religions, mais finalement, pas forcément pour les bonnes raisons. Et en fait, pour moi, le religieux devrait d’abord être là. Sa responsabilité aujourd’hui, celles de toutes les religions, c’est de nous éclairer et de prendre à bras le corps cette question de l’intelligence artificielle, parce que notre humanité est effectivement mise en jeu là, et de réfléchir. Parce qu’en fait, ce serait intéressant de se dire, mais finalement, voilà, l’humanité est quand même interrogée : « Et donc, vous, telle religion, comment est-ce que vous vous positionnez par rapport à l’intelligence artificielle ? Comment le religieux se positionne par rapport à l’intelligence artificielle ? »

Louis Defresne : Qu’attendez-vous qu’ils disent, ces religieux ?

Gabrielle Halpern : Moi, je me suis fait un peu l’avocat du diable, entre guillemets, de cette intelligence artificielle qui serait une sorte un peu de nouveau dieu légitime. Eh bien, j’attends, et là, c’est passionnant parce que plein d’arguments m’ont été apportés. J’attends qu’ils me disent finalement en quoi cette intelligence artificielle n’est absolument pas légitime, crédible et surtout, finalement, en quoi Dieu est finalement tellement plus intéressant que cet outil.

L’intelligence artificielle, non seulement nous interroge sur les attentes que l’on a vis-à-vis de nos congénères, nos amis, nos parents. Mais en fait, elle nous interroge aussi sur nos attentes à l’égard de Dieu. Est-ce que finalement, un dieu qui répondrait à toutes nos prières, à toutes nos questions 24 heures sur 24 et qui serait accessible à notre main, dans notre poche, est-ce que c’est un dieu très intéressant ? Est-ce que c’est un dieu que l’on respecte ? Est-ce que c’est un dieu dans lequel on peut finalement croire ? Justement, le côté énigmatique, mystérieux de Dieu, finalement, ne fait-il pas toute sa puissance ?

Louis Defresne : Gabrielle Halperne, la notion de Dieu ne vient pas à nos esprits dès lors qu’on considère qu’on peut se sacrifier pour lui contrairement à ce qu’on ferait pour une IA. Personne n’irait se sacrifier pour une IA.

Gabrielle Halpern : En fait, ça, c’est très intéressant. C’est toujours le philosophe allemand, Günther Anders, qui disait en fait, ce dont les êtres humains ont le plus peur, ce n’est pas la mort. Ce n’est pas la peur de mourir. En fait, notre angoisse la plus profonde, c’est le fait de ne pas participer. Le fait de ne pas ‘en être’. À quoi ? On ne sait pas, mais en tout cas, le fait de ne pas participer. Alors, c’est intéressant parce que quand on regarde tous les débats, par exemple, sur les réseaux sociaux, pourquoi est-ce qu’on est aussi bavard sur les réseaux sociaux ? Parce qu’on a besoin de participer. Et ce qui est terrible avec l’intelligence artificielle, c’est qu’on nourrit la bête en lui posant des questions, en écrivant sur Internet. Finalement, elle vient se nourrir. Tous les algorithmes viennent finalement se nourrir de tout ce que nous lui sacrifions.

Et je fais d’ailleurs un parallèle, justement, dans la Bible, dans l’Ancien Testament, avec tous les membres du peuple qui doivent apporter leurs bijoux pour pouvoir façonner le tabernacle. Lorsque les Hébreux sont dans le désert, en fait, on apporte une partie de soi pour construire le tabernacle. Eh bien là, c’est un peu la même chose. On apporte avec nos questions, avec toutes nos données que l’on transmet à l’intelligence artificielle. On lui sacrifie une partie de ce que nous sommes, d’une partie de ce que nous pensons. Donc, il y a une forme de sacrifice et même, d’ailleurs, une forme de sacrifice de notre humanité, puisque nous lui délégons notre humanité.

Louis Defresne : Quand je parle à une IA, je ne parle pas à quelqu’un. Je parle en fait à un ordinateur, malgré tout.

Gabrielle Halpern : Oui, sauf que c’est là, ce qui est terrible, c’est qu’on voit bien que l’intelligence artificielle, progressivement, commence à être entrée dans des domaines de la vie qui sont de plus en plus intimes. Il y a une étude de Harvard qui a été menée et on s’est rendu compte que ces dernières années, les questions posées à l’intelligence artificielle étaient plutôt des questions d’ordre professionnel. Et depuis à peu près un an, ce sont des questions vraiment d’ordre intime, d’interprétation des rêves, de questions, » voilà, mon amoureux m’a dit ça, comment je dois l’interpréter ? » Ou alors, je vais face à telle situation familiale, demander comment est-ce que je peux faire ? Donc, en fait, c’est un peu une sorte de coach qui viendrait nous donner tous les conseils. Mais auparavant, c’était des questions que l’on posait à son meilleur ami. C’était des questions, éventuellement, que l’on posait à sa mère ou à sa grand-mère. Donc, c’est là où, finalement, l’IA devient progressivement, non seulement un interlocuteur légitime alternatif, mais le vrai danger, c’est qu’elle devienne un interlocuteur légitime, le seul interlocuteur légitime.

Louis Defresne : Le pouvoir est-il du côté de celui qui pose la question, de celui qui répond à l’évidence ? On pourrait penser que le poseur de questions est le maître, puisqu’il maîtrise le rythme et le territoire du dialogue. Apparemment, ce n’est pas le cas.

Gabrielle Halpern : Non, et c’est ça que je trouve toujours très intéressant, c’est qu’on a toujours l’impression que, finalement, voilà, celui qui pose une question, enfin, en tout cas, le fait de, enfin, la raison pour laquelle j’écris ça, c’est parce qu’en expérimentant, effectivement, le chat GPT, je me suis rendu compte que les questions que je pouvais lui poser, eh bien, en trois questions, il avait finalement cerné le personnage. Et puis, si, c’est quand même fou qu’en trois questions, je me sois autant révélée, alors qu’on a l’impression que ce n’est pas celui qui pose la question qui se révèle. Et en fait, ça m’a fait écho à des expériences, et je pense que tout un chacun les a menées déjà.

Finalement, dans les questions qu’un directeur des ressources humaines nous pose lors d’un entretien d’embauche, les questions qu’on peut nous poser lors d’un dîner mondain ou les questions même lors d’un déjeuner familial, en fait, les questions qui nous sont posées sont très révélatrices de ceux qui les posent. Peut-être même, par exemple, même de leurs obsessions. Autant, on peut mentir, on peut répondre à côté quand on répond. En revanche, quand on pose une question, eh bien, on se dévoile. Et c’est là où on a l’impression par rapport à l’IA, comme on ne fait que poser des questions, qu’on ne risque rien ; mais en fait, en posant ces questions, nous nous dévoilons. Et donc, l’IA est suffisamment intelligente pour comprendre le sens caché de la question ou pour lire dans le texte : la question, justement, de la contextualisation et de tout le non-dit qui transparaît. Non, c’est vrai que pour le coup, ça n’est pas encore tout à fait au point, cette relecture. Et c’est là où, effectivement, l’être humain a encore un rôle à jouer, bien heureusement, sauf que dans toutes ces réflexions sur « oui, mais l’IA ne peut pas encore faire ceci, l’intelligence artificielle ne peut pas encore faire cela, elle fait encore plein d’erreurs… » : pour moi, ça, ce sont des faux arguments que nous nous disons, d’ailleurs, pour nous rassurer, parce que je pense qu’aujourd’hui, le sujet n’est plus un obstacle technique. Malheureusement, le progrès va tellement vite que bientôt, l’obstacle ne sera plus technique. En revanche, la question aujourd’hui est philosophique, morale, politique et religieuse.

Louis Defresne : Quelle réponse pensez-vous que nous puissions apporter à cela?

Gabrielle Halpern : Ce que je trouve intéressant en parlant, justement, avec un certain nombre de religieux, c’est qu’ils m’ont dit : « Mais nous, le fait qu’il y ait, par exemple, un jour dans la semaine qui soit le jour du repos, il faut qu’il soit aussi le jour, justement, de la déconnexion. » Le fait qu’il y ait un jour où pour le coup, ce serait un jour où il n’y aurait pas d’intelligence artificielle, c’est aussi une manière, un jour par semaine, de nous rappeler que c’est le moment ou jamais pour poser des questions, justement, à sa grand mère, à ses amis, à tout le reste du monde et se montrer que finalement, est ce qu’on a vraiment besoin de toutes ces béquilles, de toutes ces prothèses? Parce que l’IA est une sorte un peu de prothèse d’humanité. Donc, finalement, le fait qu’il y ait un jour par semaine, c’est intéressant que le religieux ait justement sanctuarisé, sanctifié un jour dans la semaine, puisque c’est un jour de rappel salutaire, finalement, au fait que vous vous resaisissez de votre humanité.

Donc ça, c’est intéressant. Bon, sur le sujet après, sur la régulation, moi, je suis toujours très mal à l’aise vis-à-vis de cela, notamment tout le débat sur les réseaux sociaux, parce que finalement, où commence le rôle de l’État et où est ce qu’il s’arrête? Là, il y a tout un débat budgétaire et je trouve qu’on en fait une question financière, alors que derrière, la vraie question est la suivante : Eh bien, finalement, où commence le rôle de l’État et où commence surtout la responsabilité des parents, la responsabilité des éducateurs, des professeurs? Voilà donc ça, sur le sujet de la régulation, je serai effectivement plus, voilà, plus, plus, plus réservée.

Louis Defresne : Merci, Gabrielle Halpern. Je rappelle que vous êtes philosophe et que vous avez publié aux éditions Herman, « Intelligence artificielle, et l’homme crée à Dieu. »