Désolé si je vous inflige encore un article « politique » mais je n’arrive pas à me taire…!
Mais que veut donc Donald Trump ?! – L’ébahissement et la stupeur ont saisi le monde entier après l’annonce hier soir par D. Trump lui-même des nouveaux tarifs douaniers exorbitants qu’il entend appliquer au reste du monde.
« C’est une catastrophe », a déclaré le premier ministre français François Bayrou – catastrophe, précise-t-il, non seulement pour l’économie de l’Europe, mais aussi à terme pour les citoyens américains qui vont s’enfiler une douloureuse inflation, et pour le monde entier qui risque une récession sans précédent. « L’idée que chaque grande région du monde va se refermer sur elle-même et que la guerre commerciale doit être désormais la règle, cette idée présente des dangers qui vont hélas se réaliser dans le temps », a encore ajouté F. Bayrou.
Mais quelle mouche a piqué le remuant président de la plus grande démocratie du monde ?
On sait l’aversion que Trump a pour le multilatéralisme. Que ces mesures sans précédent depuis la dernière guerre fasse mal aux autres nations mêmes amies ou alliées, cela le laisse parfaitement indifférent. D’autre part, il ne fait qu’appliquer les menaces et les promesses qu’il agitait déjà au moment de sa campagne électorale ; sans doute ne l’a-t-on pas vraiment pris au sérieux. La méthode Trump est de jeter tout par terre, tout ce qui avait été patiemment élaboré et construit comme relations de partenariat, de respect mutuel et de confiance pendant ces sept dernières décennies pour mettre l’Europe et le monde hors de danger de voir reprendre une guerre – avec d’ailleurs l’entier soutien des Etats-Unis : Trump fracasse toute cette construction et ces accords pour jouer ensuite avec les morceaux qu’il agencera à sa propre guise et selon ses seuls intérêts (qu’il prétend être ceux de ses citoyens). On peut légitimement s’attendre à une riposte des pays concernés et de l’UE ; mais avec ou sans riposte, on est de toute façon partis pour une guerre économique sans pitié et un monde ou la loi de la jungle sera plus que jamais la seule règle. Ainsi l’a décidé le roi Trump et sa cour.
Quelle mouche l’a piqué ? Je pense que la réponse est dans la mise en scène lors de la présentation télévisée faite par le président lui-même de cette décision. Alors qu’il s’agit normalement d’une mesure technique qui aurait pu être présentée par un ministre ou un secrétaire d’Etat à l’économie, Trump comme à son habitude convoque une conférence de presse et organise un grand show dont il est lui-même le centre. Ainsi, il s’adresse bien sûr aux autres pays et partenaires commerciaux pour leur montrer sa toute-puissance de manière éclatante, mais avant tout, à son principal électeur : au petit ouvrier de l’Amérique profonde qui vit modestement et chichement au gré des fermetures d’usines et sans allocations, oublié par son parti démocrate pour qui il votait traditionnellement, peu cultivé et frustré de ne pas avoir accès à la richesse nationale – mais curieusement, et c’est une spécificité américaine, cela ne le gêne pas de voir le pouvoir accaparé par des milliardaires.
Le langage employé par Trump montre bien qu’il se met constamment en campagne électorale pour bétonner et élargir toujours davantage sa base : « C’est le jour de la libération » a-t-il proféré triomphalement devant les caméras. « Ce 2 avril restera dans les livres d’histoire, ce jour où les Américains ont repris le contrôle de leur destin. Ceux qui ont travaillé dur, ceux qui ont été sur la touche, leur heure est arrivée avec ces droits de douane qui vont permettre d’engranger des milliards de dollars« .
»Vous qui étiez sur la touche, la revanche est arrivée pour vous » : bien sûr que c’est un langage et un discours syndical ! Trump s’érige en Robin des bois, défenseur du petit ouvrier américain contre le monde entier qui est fort méchant. « Pendant des décennies, notre pays a été volé, pillé, violé et mis à sac par des pays, proches ou lointain, amis ou ennemis » a expliqué Donald Trump qui estime que les travailleurs et les industriels américains ont été lésés pendant des décennies par des accords de libre-échange qui ont alimenté tout de même la croissance d’un marché américain de 3.000 milliards de dollars pour les produits importés, avec un déficit commercial de plus de 1.200 milliards en matière de biens.
Mais voilà, on ne fait pas dans la dentelle et Trump sort son gros gun, son arme favorite comme il dit : les taxes douanières sur les importations, et il tire sur tout le monde. Seul contre tous, comme dans les bons vieux westerns. Sauf que ses balles risquent fort de lui revenir dans la figure… Et aussi, comme dans les westerns, à la fin des duels, des cadavres gisent dans tous les coins de la ville.
Je voudrai revenir sur les termes absolument excessifs utilisés par le président dans son show qui était à la fois visuel (le tableau reprenant tous les pays ‘’punis’’ par les droits de douane) et verbal : « notre pays a été volé, pillé, violé et mis à sac ». (Tiens, je croyais que c’étaient surtout les USA – mais ils n’étaient pas les seuls en effet – qui exploitaient partout dans le monde des ressources en se les appropriant sans vergogne via des consortiums géants : pétrole, gaz, richesses minières, etc. – et comme ils avaient fait aussi chez eux lors de la colonisation de l’Amérique au détriment des populations indiennes natives. Que dire aussi de ces projets d’annexion du Groenland, de Panama… ?)
Ce langage outrancier est bien destiné à satisfaire un public déjà acquis, en jouant sur la victimisation et une certaine vision borderline (= voir tout en blanc et noir) du reste du monde. C’est un procédé très dangereux, qui est dans la ligne des tendances complotistes actuelles. Ce discours sans nuances peut conduire à des excès et des dérapages comme celui qui a conduit à l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021, voire à préparer des conflits plus importants. Des discours victimaires comparables ont aussi renforcé le sentiment d’injustice et de frustration dans l’Allemagne de 1939.
Trump veut un monde bipolaire, c’est certain. Impossible pour lui de supporter l’idée que les Etats-Unis ne soient plus la première puissance du monde. Rejetant donc la mondialisation actuelle et l’ensemble des règles qui assurent un équilibre des forces et une gestion des tensions via la diplomatie, les Etats-Unis par la voix de leur président semblent bien préférer aujourd’hui une domination sans partage s’effectuant par la vassalisation de tous les « petits pays ». Un nouvel impérialisme pur et dur, illibéral et sans complexes. Dans ce contexte où toutes les relations internationales, commerciales, politiques, scientifiques… sont chamboulées et les acquis civilisationnels remis en question, nous sommes bien partis, disent les experts, pour une période de chaos et d’incertitude effrayante dont on ne sait quand elle prendra fin – d’autant que le président Trump ne cache pas que pour lui, il ne voit pas ce qui pourrait l’empêcher de poursuivre son ‘job’ à la fin de son mandat actuel…
Il est difficile de ne pas se demander comment on en est arrivé là. Malgré tous les garde-fous institutionnels, il semble bien que nos démocraties sont fragiles et que ce qui se passe actuellement outre-Atlantique pourrait bien arriver un jour chez nous en Europe où l’attrait pour les pouvoirs forts séduit une part croissante de nos populations.
Pour terminer, à propos de l’expression utilisée par Trump « notre pays a été violé », je voudrais laisser la parole à une féministe qui n’a pas sa langue en poche, Eve Ensler dite « V », autrice des « Monologues du vagin », qui ont fait le tour du monde et libéré le discours sur la sexualité des femmes. Celle-ci affirme que « Trump, ce menteur compulsif, est en train de violer l’Amérique, les Américains et les américaines. »
C’est un violeur au sens premier, puisqu’il a agressé et harcelé des femmes, mais aussi au sens plus symbolique : « L’Amérique est aujourd’hui gérée par des prédateurs. Nous vivons littéralement un viol: c’est rapide, violent, totalement destructeur. Tout ce que nous avions tenté de construire dans ce pays, que ce soit les droits civils, les droits des femmes, les droits de la communauté LGBTQ+, tout ce que nous avons fait pour créer un monde plus égal et plus juste aux États-Unis, a été détruit et brûlé en trois mois…
« Trump est représentatif d’un narratif américain particulier: le businessman qui ne parle que d’argent, qui vire les gens, etc. Il vit dans la conscience américaine comme une figure de télévision. Il est le pire des rêves américains. Avec lui, nous sommes au zénith du patriarcat: au pouvoir actuellement, il n’y a quasiment que des hommes, et la plupart d’entre eux sont prédateurs. »
Comment résister ? « On ne peut pas négocier avec des violeurs. On ne dit pas à un violeur: «S’il vous plaît, ne faites pas ça». La seule chose à faire est de crier et se débattre. C’est ce que nous devons faire aujourd’hui en Amérique. Il y a quelques jours, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont rassemblé près de 30.000 personnes.Je pense qu’il y aura bientôt de grandes manifestations dans tout le pays. Il va y avoir un soulèvement populaire, car c’est une immense crise sociale qui est en train de se produire. Si nous sommes unis, nous pouvons changer la donne. Et nous devons le faire. Trump n’est pas seulement un danger pour les États-Unis, mais pour l’ensemble de la planète. »
L’Amérique de Trump est en train d’amorcer un grand retour en arrière sur les valeurs d’émancipation, d’égalité de genres, de diversité, etc., comme si ce mouvement progressiste avait avancé trop vite pour une partie de la masse :
« Au sein de la classe moyenne, certains se sont retrouvés désemparés devant l’évolution de l’égalité et des droits humains. Et quand on vous répète à longueur de journée que les immigrants prennent votre argent ou que les femmes ont un emploi alors que vous n’en avez pas, le ressentiment apparaît. J’étais peut-être un peu naïve de croire que les gens étaient en train d’évoluer et de se départir de ce narratif masculin. Mais on ne peut pas se cacher et vivre dans un État totalitaire fasciste où les hommes détruisent le monde. Nous devons lutter !
Ce n’est pas seulement un travail politique qu’il faut réaliser. C’est beaucoup plus profond. Le travail que nous devons faire est plus interne, il touche à l’éducation, à l’imaginaire. Le rêve américain est mort. L’âge d’or de l’Amérique dont parle Trump ne sera réalisé que pour une poignée de milliardaires. Et c’est la même chose pour la conquête de Mars: elle ne s’adresse qu’à une infime minorité. Mais, hélas, notre histoire est imbibée de ces narratifs. On assiste aujourd’hui à un grand conflit de valeurs: deux mondes s’affrontent.
Et « V » d’appeler le monde artistique américain à se mobiliser :« Les artistes en Amérique doivent être fiers et courageux, prendre des risques, se lever et parler comme on l’a fait dans les années 60 et 70. Toni Morrison disait que, quand les choses deviennent difficiles, c’est le moment où les artistes doivent se mettre au travail. L’art est la seule chose qui permet dépasser la polarisation, de sortir les gens de ces narratifs délétères dans lesquels ils sont englués. L’art agit sur les émotions: lorsque les gens ressentent, ils commencent à changer leurs croyances et leurs points de vue. Je reste optimiste. Mais il faudra se battre. »
[citations extraites de l’interview de « V » par Simon Brunfaut dans ‘’l’Echo’’ du 28 mars 2025 (https://www.lecho.be/culture/litterature/v-eve-ensler-trump-est-en-train-de-violer-l-amerique/10600226.html) ]
Je conclus cette longue réflexion que « V » a bien enrichie :
Si effectivement, je le crois, l’art peut être une arme contre le viol et toutes les formes de suprémacisme et de machisme, de racisme et d’impérialisme, je pense aussi que, en tant que chrétiens, disciples du Nazaréen qui aimait et respectait les femmes et les personnes différentes, les exclus de la société patriarcale, nous avons nous aussi à dire au nom de l’Evangile, dans toutes les situations où la force s’exerce sur le faible, une parole qui libère au lieu d’enfermer, et qui s’oppose fermement à la déshumanisation d’une part essentielle de l’humanité et à toute violence.
Ne laissons pas violer notre conscience !
Bernard Pönsgen, prêtre

merci Bernard pour ta révolte je pense que l’Amérique sera la première à en payer les conséquences mais le monde entier aussi. Françoise B
Cher Bernard,
j’apprécie tes articles et encore plus le dernier « résister » . Merci pour ton analyse que je partage entièrement.
Avec tout mon amitié Jeannine
Bravo et merci, Bernard, pour cette approche très lucide et ces mots très bien choisis. C’est utile de relayer l’opinion de « V », qui a de quoi répondre à celui qui a choisi pour signer ses excentricités la lettre X (tout aussi effrayant que Trump, ce bonhomme). C’est l’Amérique qui parle de l’intérieur; l’idée de viol n’est pas exagérée.
Salutations amicales,
Jean-Philippe