À la veille de l’ouverture de l’édition 2026 de la Coupe du monde de football qui promet d’être la plus hypermédiatisée de tous les temps – et la plus controversée vu l’état de la planète, on est sans doute en droit de s’interroger sur sa légitimité – son bien-fondé d’un point de vue purement éthique.
Cette Coupe accumule en effet tous les superlatifs : 500 millions de billets demandés – sur 7 millions disponibles ; 104 matches réunissant 48 équipes ; ces matches étant répartis sur trois pays dont les USA qui se taillent la part du lion – on verra pourquoi ; le prix des sièges pour la finale coûtant 40 fois plus que lors de la finale de l’Euro 2024 en Allemagne ; quasiment 9 milliards de dollars attendus de l’ensemble de la compétition par la FIFA (avec les droits TV et le sponsoring)… (1)
Il semblerait aussi selon certaines sources comme le New Weather Institute (UK) que la Coupe du monde 2026 sera la plus émettrice de gaz à effet de serre de l’histoire : 9,02 millions de tonnes équivalent CO2 soit pratiquement le double de la moyenne des émissions des quatre dernières Coupes du monde ! Les voyages en avion en sont évidemment la première cause. A l’heure où se font sentir de plus en plus les conséquences dramatiques du réchauffement climatique, ces chiffres interpellent et laissent pantois. « Ces compétitions sont une gabegie dans un monde au bord du gouffre », écrit l’ONG Reporterre, en soulignant que le Mondial 2026 devrait donc s’inscrire dans la lignée des précédents : toujours plus climaticides. Cynisme ou inconscience coupable ?
On sait que la Fifa qui rassemble toutes les fédérations de football et qui a aujourd’hui à sa tête Gianni Infantino est déjà depuis longtemps une « machine à milliards ». Les revenus de cette organisation pour l’année 2025-2026 (qui inclut donc la Coupe du monde) se monteraient à 13 milliards de dollars selon les prévisions, montant colossal pour une association officiellement à but non lucratif (ASBL), mais dont le fonctionnement se rapproche parfois davantage de celui d’une multinationale. Bien des pays rêveraient de pareilles rentrées qui dépassent de loin leur budget national !
Au-delà de la Fifa, il y a les grands clubs : la plupart d’entre eux ont été rachetés par des grands chefs d’entreprises ou potentats de pays pétroliers ultramillionnaires ou milliardaires. Ceux-ci y injectent énormément d’argent et en attendent évidemment un bénéfice en termes d’image, d’influence et de soft power. Là aussi, les sommes échangées dans le cadre d’achats de grands joueurs (mercato) font rêver : Dans le top 20 des transferts les plus chers de l’histoire figurent des joueurs comme Neymar (222 millions €), Mbappé (180 millions), et toute une série de joueurs qui « valent » entre 90 et 175 millions (Cristiano Ronaldo n’a plus pu être revendu lui ‘que’ contre 117 millions). Machines à succès ? Oui, mais surtout machines à sous… Les salaires de ces joueurs suivent d’ailleurs les mêmes courbes (en moyenne 800.000 €/mois pour les 30 meilleurs joueurs mondiaux en 2026 – le joueur le plus cher au monde, Ousmane Dembélé (PSG), touche 1.500.000 €/mois).
On me rétorquera que la critique est facile ; l’industrie et le commerce ont besoin de cette vitrine qui est le foot : n’est ce pas générateur de centaines de milliers d’emplois, en cascade ? Certes. Mais ce système semble construit sur des valeurs qui n’ont plus grand-chose à voir avec le sport lui-même. Quand tout s’achète et se vend, où est la beauté -la pureté- de la compétition sportive ? Sans compter, comme il y en a eu, les dérapages de corruption provoqués entre autres par le bizness des paris et le lobbying de certaines industries. Le foot n’est évidemment pas le seul sport à susciter ces critiques…
Bon, je ne vais pas me faire des amis dans le monde du sport (de haut niveau). En tout cas, un personnage dont je ne risque pas de me faire un ami est un certain Donald Trump ! Ce dernier qui pourtant n’apprécie pas spécialement le football qui est un sport essentiellement féminin dans son pays (le Soccer), a tout fait lors de son premier mandat pour « appuyer » la candidature des USA à l’organisation de la Coupe du monde 2026 (en team avec le Canada et le Mexique).
Ce renard de la communication politique a compris l’intérêt de cette compétition pour l’image de marque de son pays – et surtout la sienne où il bénéficiera d’une scène à sa mesure un peu avant les élections de mi-mandat : « Ça va être de la grande télévision » jauge-t-il devant la presse qu’il a toujours essayé de contrôler ou de manipuler. Il fait déjà de cette occasion un instrument pour faire valoir sa toute-puissance : que ce soit dans la décision d’accorder ou non des visas pour des supporters de pays « qui ne l’aiment pas » (il a déjà menacé d’augmenter le prix de certains visas afin de les rendre trop onéreux), en influençant l’attribution des droits de retransmission en priorité aux médias qui lui sont acquis ou, cerise sur le gâteau, en remettant en cause l’accueil de matches de la compétition par certaines villes démocrates en désaccord avec sa politique. Finalement, Trump espère que la Coupe du monde de football deviendra un atout pour remporter les futures élections (qui auront lieu dans quelques mois).
Cela n’est pas très nouveau, Poutine en 2018 voulait déjà faire de la Coupe du monde en Russie une vitrine pour affirmer son pays comme une grande puissance. Et le Qatar en 2022 qui avait usé de tous les moyens même illicites pour obtenir l’organisation de cette compétition, voulait également se hisser au rang des grandes nations et se donner une aura.
L’instrumentalisation politique du sport officiellement « neutre » ou les tentatives de récupération par des politiques ne sont donc pas quelque chose d’entièrement nouveau (on en a eu aussi quelques relents lors des précédentes éditions des JO…). Mais ce qui pose véritablement question ici, c’est l’attitude de la Fifa vis-à-vis de ces manœuvres qu’elle ne pouvait ignorer mais auxquelles elle a consenti en fermant ostensiblement les yeux. En particulier, cet élément qui vient d’être rapporté (2) – sans pour autant que cela fasse scandale outre-Atlantique ni chez les pontes de la Fifa :
Lors de l’attribution de la Coupe, en 2018, Donald Trump a menacé de sanctions économiques les pays qui ne soutiendraient pas la candidature des Etats-Unis (alors que les statuts de la fédération interdisent strictement tout ingérence politique) ; ces menaces ainsi que l’appui de l’Arabie Saoudite qui a mené auprès des fédérations arabes une campagne agressive contre le Maroc en échange d’un soutien de poids -celui des USA- pour sa candidature à l’obtention de la Coupe du monde 2034, ont permis d’évincer le Maroc, meilleur candidat pressenti alors.
On est confondu devant le laxisme, la complaisance pour ne pas dire plus !!!, de la Fédération Internationale de Football – qui aurait pu se souvenir de ses déboires lors du Fifagate en 2015…
De la part de cet autocrate exalté par sa toute-puissance qu’est Donald Trump et qui qualifie volontiers son « ami Gianni Infantino » (qui lui avait remis son ridicule « Prix de la Paix de la FIFA ») de « grand gentleman » ou de « grand leader » , rien d’étonnant finalement. Par contre, triste constat : celui de l’état de ce grand pays démocratique que sont les Etats-Unis ; constat navrant également de la servilité humiliante du reste du monde et particulièrement de l’Europe qui voit sans grande réaction être constamment bafoués les grands principes de respect et d’équité, la justice et les droits des personnes et des peuples ; et constat enfin que l’argent (et la puissance) continue à mener le monde – et le monde du foot en particulier. (3)
Jusques à quand serons-nous résignés ? Amateurs de foot ou seulement citoyens de la Terre… la balle est dans notre camp.
Le Ploumtion
(1) Données citées par le journal Le Soir du 5/06/2026
(2) Révélé par Alexandre Braeckman dans RTL-info du 23 mai
(3) Voir aussi l’excellent article de Romain Houeix dans France 24 sports du 25/05/26: « Mondial 2026 : pour Trump, « c’est au monde de s’adapter aux États-Unis et pas l’inverse » »






























