Les lunettes de l’espérance face au désordre du monde (Le Ploumtion n°13)

Je lis dans « La Croix » cette chronique de Frédéric Boyer (in: « l’Hebdo » du jeudi 3 juillet) :

« Jamais peut-être, dans ma vie, je n’ai eu autant de difficultés à discerner la voie juste ou les choix raisonnables à opposer au désordre du monde. Des foules innombrables désorientées, en fuite, tracent des chemins désespérés vers un ailleurs que nous refusons d’ouvrir ou d’envisager. Les mafias se démultiplient. L’ultra violence quotidienne nous stupéfie et nous désarme littéralement. Les guerres obscurcissent notre vision commune, nous plongent dans une confusion éthique bouleversant nos valeurs. Les empires contemporains font ressurgir les deux Bêtes de l’Apocalypse, hybrides, violentes, livrées à la pornographie, au sang versé et au profit immonde (Apocalypse 13). Les catastrophes, qui s’abattent sur notre terre et nous menacent, nous éloignent de toute mesure humaine. Or s’il y a bien une leçon à tirer d’une relecture aujourd’hui de ce livre biblique mystérieux, l’Apocalypse, c’est que nous devons faire l’effort d’affronter les yeux ouverts le désastre qui nous désoriente. »

La description faite par Frédéric Boyer de l’état désordonné du monde me paraît assez lucide même si le ton employé et l’accumulation de ces constatations peuvent nous effrayer, voire nous tétaniser. On pourrait en effet qualifier ce désordre d’ « apocalyptique » – ce que certains ne manquent pas de faire, sur les réseaux sociaux par exemple.

Je ne suis pas étonné d’entendre autour de moi des personnes (chrétiennes et pas du tout superficielles) m’avouer qu’elles n’écoutent plus les informations à la télévision ni dans les journaux ou les autres médias. Reconnaissons que depuis quelques temps, elles n’ont rien de très folichon ! Et plus ça va, plus ça semble empirer… D’autre part, une étude de l’Institut Reuters évoquée sur « Matin Première » à la RTBF montre un net ralentissement de l’intérêt du public pour l’information : 40% des personnes interrogées disent ne pas s’intéresser aux informations. C’est énorme ! Cela peut s’expliquer en partie par le contexte inflatoire que nous connaissons de bombardement continu d’infos en tout genre, où l’on se sent assailli et noyé de flashes qui se succèdent à une vitesse incroyable. On n’a pas le temps de trier, de digérer, et rarement on nous donne les outils pour analyser l’info afin qu’elle soit constructive de sens et mise en relativité par rapport au contexte général – bref, trop d’infos tue l’info.

Un autre phénomène joue sans doute pour expliquer ce désintérêt : Les gens sont aujourd’hui en majorité de plus en plus occupés, overbookés, surchargés d’activités. Ils n’ont plus ou ne prennent plus le temps de s’informer. Si à cela on rajoute les réseaux sociaux où on est de plus en plus sollicité (le nombre d’heures passées à répondre à ses correspondants a explosé ces dernières années), on comprend que le temps n’est pas étirable à l’infini. L’information chrétienne essaye elle aussi de se frayer un chemin comme elle peut dans ce fouillis communicationnel… pas évident !

N’empêche que cette désaffection pour l’information en général est interpellante. Quelque part cela pourrait relever du syndrome de l’autruche : « Qu’est-ce qu’on peut y faire ? Ça va mal, je le sais bien, mais je préfère ne pas le voir. » Le sentiment d’impuissance voire de frustration devant la complexité du monde et son désordre sur lequel les autorités elles-mêmes n’ont apparemment pas de prise, cela inciterait potentiellement certains à laisser tomber les bras et à se détourner de l’information.

À terme, cette attitude risque de miner ce trésor précieux qui est pour nous un moteur de vie : l’espérance.

Il nous faut donc réagir. Non pas en détournant les yeux et en fermant ses oreilles sur ce spectacle affligeant du désordre mondial, mais en regardant « bien en face » ce monde tel qu’il est, comme dit Frédéric Boyer. Et pour cela il faut continuer de s’informer. Mais en pratiquant le discernement : bien choisir ses sources d’information, les varier, les confronter, et analyser les infos en les passant au tamis que Dieu nous a donné : la raison éclairée par la Révélation chrétienne. Le plan d’amour de Dieu sur l’humanité, dans lequel Dieu est impliqué totalement et définitivement ce dont témoigne l’Incarnation de son Fils Jésus Christ. Le monde n’est PAS abandonné à lui-même, comme une boule en folie. Mais, ainsi que l’écrit l’apôtre Paul dans ce passage magnifique de la lettre aux Romains, il est dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore.

Rm 8,18-23 : « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous. En effet, la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu. Car la création a été soumise au pouvoir du néant, non pas de son plein gré, mais à cause de celui (le Mal, satan) qui l’a livrée à ce pouvoir. Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu. Nous le savons bien, la création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule : Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps. »

Le renouveau est en route, le monde nouveau est déjà là : le Royaume d’amour et de justice est dans le cœur de tous ceux qui ont reçu la Parole de salut, l’évangile de Jésus Christ et qui y ont cru. À travers eux, l’Esprit Saint a commencé de transformer le monde, mais c’est une œuvre qui dure tant que le combat contre le Mal ne sera pas terminé. Chacun doit y contribuer, avec l’aide du Seigneur. Et pour ce faire, nous avons reçu ce don infiniment précieux qui ne nous fera jamais défaut et qui ne déçoit pas si nous la gardons jusqu’à la fin : l’ESPERANCE !

Rm 8,24-26a « Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance ; voir ce qu’on espère, ce n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment peut-on l’espérer encore ? Mais nous, qui espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec persévérance. Bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse… »

Un peu avant dans sa lettre, Paul expliquait : Rm 5,5 : « …et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné. »

Il est donc urgent, face au désordre de ce monde, d’aller chercher les lunettes de l’espérance et de se les mettre devant les yeux chaque fois que nous consultons les infos. Il faut chercher les signes d’espérance au travers de l’info, et s’entraîner à les voir car ils existent ! Ils se manifestent chez les chrétiens mais aussi chez les non-chrétiens qui ont le sens de l’humain et de la fraternité. Il est clair que les événements mondiaux actuels tels que les conflits, les changements climatiques et les inégalités témoignent d’un désordre inquiétant. Cependant, n’oublions pas que le désordre peut aussi être une source de créativité et de changement, de transformation vers un état meilleur. C’est le sens même du mot « crise » en grec (κρίση).

Et aussi, n’oublions pas encore que la « petite fille espérance » ne marchera pas sans nous, sans notre agir de disciple de Celui qui a dit : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » (Mt 28,20)

Le Ploumtion

Puis-je vous recommander chaleureusement ce livre extrêmement intéressant et nourrissant de Sœur Marie-Emmanuel van den Broek, des Sœurs apostoliques de Saint-Jean : « Osons l’Espérance » (Salvator, 2025).

Une réflexion au sujet de « Les lunettes de l’espérance face au désordre du monde (Le Ploumtion n°13) »

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