
Comme tout un chacun, j’ai été frappé d’horreur le matin de ce premier janvier 2026 en apprenant par les chaînes de radio et de télévision qui en traitaient en direct, le drame qui a ôté la vie à des dizaines de jeunes et blessé (souvent gravement) près d’une centaine d’autres lors du réveillon de la Saint-Sylvestre dans un bar-discothèque de cette station des Alpes suisses.
Cet incendie meurtrier dont les causes semblent devoir être attribuées à la négligence dans les mesures de sécurité, a plongé de très nombreuses familles dans un deuil extrêmement douloureux mais aussi à travers elles, tout un pays et diverses autres nations dont certaines victimes étaient des ressortissants : France, Italie et même notre Belgique – une jeune Belge de 17 ans était de ces jeunes fêtards que la mort a brutalement arrachés à ses proches.
Les circonstances atroces de ce drame nous ont tous tétanisés, rendus muets. Devant tant de souffrances, peut-on faire autre chose que se taire ? N’est-ce pas la plus élémentaire marque de respect à avoir, que de garder le silence et de ne proférer aucune parole même se voulant consolatrice, celle-ci ne pouvant manquer que de tomber à plat et aviver encore la douleur ?
Voilà justement le sujet que je voudrais aborder avec vous. Si dans les grandes douleurs, les catastrophes et les tragédies qui frappent aveuglément ci et là, le silence, selon l’adage, est d’or, quelle parole, quelle attitude l’Eglise et ses membres ou ses représentants peuvent-ils alors avoir pour témoigner d’une possible espérance comme les y invite l’Evangile ? N’est-ce pas incongru, voire extrêmement maladroit ?
J’en étais là dans mon questionnement quand j’ai entendu peu de temps après à la radio-RCF dans l’émission des « grands témoins » présentée par Louis Daufresne, le témoignage d’un prêtre du diocèse de Sion dans le Valais, le Père Joël Pralong, par ailleurs de formation infirmier en psychiatrie et auteur de nombreux ouvrages. Il rejoint en fait une conviction que je porte ancrée en moi depuis toujours et qui m’a animée tout au long de mon ministère: Devant la souffrance, et en particulier quand celle-ci est extrême et touche de nombreuses personnes, des collectivités ou des nations entières, l’Eglise en tant que fraternité rassemblée autour du Christ et solidaire de tous les hommes et femmes dont elle partage la condition, l’Eglise ne peut pas faire que se taire ; elle doit aussi oser une parole, des gestes concrets qui témoignent de cette solidarité, mais aussi de la Présence de celui qui nous sauve, le Christ Jésus. Et cela ne doit pas venir seulement de sa hiérarchie, mais aussi de sa base, de tous les chrétiens proches ou plus lointains mais qui veulent se faire les prochains (cf Lc 10,29 ss) de ceux qui traversent le gouffre du désespoir, « les ténèbres et l’ombre de la mort ».
Dans ce témoignage de compassion et de proximité envers ceux qui sont victimes de ces tragédies, ceux qui ont mission de pasteurs ont évidemment une responsabilité particulière pour donner à leur communauté un message fort, un message d’amour, de foi et d’espérance qui les éclaire et les soutienne – alors que ces drames peuvent impacter leur foi. J’en ai toujours été fort conscient. Cela a commencé, je crois, lorsque jeune prêtre, j’ai été moi-même secoué et interpellé par certains événements qui nous ont marqués tragiquement ainsi que nos contemporains :
Je me souviens en particulier de la guerre de Bosnie en 1995 et du massacre de Srebrenica avec ses charniers ; de la guerre du Kosovo (1998-1999) et de ses atrocités ; plus ancien mais près de nous, le drame du stade du Heisel du 29 mai 1985… Et puis plus tard, les tremblements de terre qui ont fait des milliers de victimes : à Sumatra (26/12/2004 – 230.000 victimes) ; à Haïti (12/01/2010) -plus de 200.000 morts ; le séisme au Japon suivi du tsunami provoquant la catastrophe de Fukushima le 11 mars 2011 (25.000 morts ou disparus)… et puis d’autres encore… N’oublions pas l’attentat du 11 septembre 2001sur les tours jumelles du World Trade center à New York (3000 morts) et qui a frappé de stupeur le monde entier…
On pourrait allonger indéfiniment la liste. Les drames qui ont touché le plus notre petite Belgique ne manquent pas non plus : les attentats islamiques du 22 mars 2016 à Molenbeek et à l’aéroport de Zaventem, suivant de près ceux en France de Charlie Hebdo (7 janv. 2015) et du Bataclan (16 nov. 2015). Mais l’événement abject et sordide le plus médiatisé, qui a suscité la plus grande émotion et la manifestation la plus imposante de toute l’histoire de notre pays, est assurément le calvaire mis à jour des petites filles Julie et Mélissa (1995) et des autres victimes de prédateurs sexuels vers la même époque : An, Eefje, Sabine et Laetitia… La population entière a été traumatisée par ces révélations. (Un certain temps après, ça a été au tour de l’Eglise d’être mise sur la sellette après la mise en examen de l’évêque de Bruges et les centaines de dénonciations d’actes d’abus sur des mineurs commis par des religieux, qui ont défrayé la chronique…). Les sujets actuels, eux, tournent souvent autour de Gaza, de l’Ukraine ou de l’Iran.
Bref, face à tous ces événements dramatiques qui m’interpellent autant qu’ils choquent et consternent nos paroissiens (et la population en général, chrétienne ou non), à chaque fois, je me sens poussé à réagir ; en tant que prêtre, mais aussi en tant qu’homme, frère en humanité. Je le fais en en parlant dans mes homélies, en rédigeant aussi des messages que je publiais ensuite sur internet ou déposais dans les églises. Plus simplement parfois, en en discutant lors des réunions et rencontres informelles. Quand les autorités ecclésiastiques, les évêques publient des déclarations (mais cela arrive parfois tardivement), évidemment je les diffuse.
Le plus souvent, ces réflexions sont nourries par ma foi mais aussi par une sensibilité que je veux « vulnérable », capable de partager authentiquement l’émotion et les questionnements, la colère et la révolte. Il reste pour moi fondamental de partager la tristesse, la douleur de mes contemporains, en donnant droit à l’expression du scandale que représente la souffrance des innocents : ces drames interpellent en effet nos croyances en un Dieu bon qui veut le bonheur des hommes. Sans vouloir faire de l’apologétique, je me sens toujours appelé à rendre compte de l’espérance chrétienne, qui ne se résume pas à de bons sentiments et des consolations faciles du genre : « Ils ont souffert, après ce sera mieux dans le Royaume… ». Ainsi, à de très nombreuses reprises, j’ai payé de ma personne : j’ai chaque fois ouvert mon cœur pour dire ma peine et ma compassion, mais aussi ce que, depuis mon for intérieur, moi Bernard, disciple du Christ Jésus, je devais dire en Son nom… et qui n’était pas facile ! Pour cela, il me fallait constamment casser l’image d’un dieu impassible et manipulateur, pour proposer une autre, celle du Dieu de Jésus Christ : un Dieu vulnérable qui se laisse toucher, qui pleure avec nous et nous accompagne… nous fait sortir de nos impasses de mort…
Cette image-là, pour être crédible, doit forcément être reflétée quelque part dans le comportement de celui qui la représente. C’est une exigence à laquelle je pense que nous, hommes (et femmes) de foi, nous devons répondre – tout en n’occultant pas pour la cause nos propres doutes ou difficultés face à l’intolérable. Comme Job, nous osons questionner Dieu. Je me souviens encore comment, alors jeune vicaire, j’avais crié, pleuré et engueulé Dieu quand j’ai dû accompagner pour la première fois une famille qui venait de perdre son enfant – avant qu’Il ne mette dans mon cœur et mon esprit Sa douceur pour la soutenir…
Alors donc que je venais d’apprendre le drame de Crans-Montana, ce que Joël Pradong, prêtre du diocèse de Sion, a partagé ensuite sur les ondes de RCF m’a rejoint instantanément. Je me suis dit : Mais bon, voilà quelqu’un qui ne parle pas la langue de bois ni n’occulte la peine, la douleur, avec des formules toutes faites. J’ai été touché par son témoignage. Je vous invite à le lire aussi ou à l’écouter (sur RCF podcast *), quand il nous parle du cœur, de « ce cœur qui ne vient pas nous donner une réponse logique, mais vient nous donner quelque chose de transcendant qui nous dépasse complètement, soudainement, et par lequel on se sent frère et sœur de tous et solidaire de tous… »
Ce qu’il dit aussi, c’est que même si on ne croit en rien, il y a quelque chose de transcendant dans l’homme, qui est beaucoup plus fort que ce qui lui arrive. Cela, je l’ai expérimenté au travers des nombreuses funérailles que j’ai célébrées – entre autres celles de jeunes partis trop tôt : Au départ, les gens disent ne croire en rien, mais après un certain temps, « la personne, le défunt est avec moi, celui ou celle qui est parti.e est devenu.e ma force » disent-ils.
Il y a là quelque chose qui n’est pas logique, rationnel, mais qui relève de ce sentiment qu’on est tous frères ou sœurs, faits à l’image de Dieu. On est évidemment dans l’émotionnel, et les gens inconsciemment cherchent une réponse que la raison seule ne peut pas donner : elle ne peut venir que du cœur. C’est donc ce langage-là que nous croyants nous devons tenir devant ceux que frappe le malheur : celui du cœur, uniquement. Et nous méfier par-dessus tout des réponses toutes faites et soi-disant consolatrices que nous fournit notre théologie ou notre raison bien-pensante.
Quand il y a une catastrophe, l’Eglise doit être là, l’Eglise doit se déplacer, être avec. « On n’est plus une Eglise reconnue qui a le vent en poupe », dit le Père Pradong, mais pourtant, ajoute-t-il, l’Eglise aujourd’hui demeure le lieu de la consolation et du témoignage fraternel. « C’est le témoignage qui doit être la réponse, humblement, humblement. » L’engagement et la solidarité des gens, eh bien c’est cela qui touche. Et la prière vient spontanément au secours. « L’Eglise, conclut-il, elle est un message d’espérance alors qu’on pensait que la foi était morte… » Ces drames nous réveillent.
J’ai rédigé ce témoignage à l’intention de tous et spécialement de mes frères prêtres, diacres… avec lesquels je partage la mission de parler de Celui qui nous sauve. Merci de m’avoir lu.
Le Ploumtion
(*) Père Joël Pralong : « Dans l’épreuve, l’Église devient un lieu de parole et de consolation » Un article rédigé par Colombe Vissac – RCF, le 6 janvier 2026 – Modifié le 6 janvier 2026
Le grand Témoin : « Après le drame de Crans-Montana, quelle parole pour l’Église ? » écouter (17 min) :
https://www.rcf.fr/actualite/le-grand-temoin?episode=645869&share=1
RESUME DE L’ARTICLE
Le temps de l’émotionnel, le langage du cœur
« On est dans l’effondrement, et donc dans l’émotionnel », explique le père Joël Pralong. Face à un événement traumatisant, la raison vacille et ne suffit plus : seul demeure ce qu’il appelle le « langage du cœur ». Dans ces moments-là, la présence simple et spontanée devient essentielle. L’émotion marque alors un retour à l’essentiel et favorise naturellement la solidarité et l’empathie.
« Nous devenons tous frères et sœurs », souligne-t-il. De nombreux jeunes se sont sentis directement concernés par le drame. « Ils n’ont pas d’autre langage que la présence : ils sont solidaires, ils pleurent ensemble, ils se prennent dans les bras. » Leur compassion s’exprime avant tout par cette proximité, souvent plus précieuse que les mots. Certains témoignent également d’une foi vécue de manière très concrète, notamment par la prière.
Le père Joël Pralong évoque à ce propos le témoignage bouleversant d’une jeune fille de 17 ans. Coincée sous des victimes, elle raconte avoir serré une petite croix dans sa main et prié : « Seigneur, je suis trop jeune pour mourir. J’aimerais encore vivre. Mais si je dois mourir, alors je mourrai. » Tentant de passer sa main entre les corps, elle est finalement aperçue, puis sauvée. “Il y a quelque chose de très fort de l’ordre de la mort, de la résurrection.” explique l’ancien supérieur du séminaire de Sion.
L’Église, lieu de consolation
Dans l’épreuve, l’Église demeure un lieu de consolation. Dimanche dernier, malgré le froid, des centaines de personnes ont assisté à la messe célébrée à l’extérieur de la chapelle Saint-Christophe de Crans-Montana. Dans son homélie, Mgr Jean-Marie Lovey, évêque du diocèse de Sion a rappelé que « Dieu n’est pas ailleurs que là où un enfant de cette terre souffre ».
Face à un événement que la raison seule ne peut pas expliquer, on assiste à un retour au spirituel. Le président de la Confédération suisse a lui-même appelé à prier pour les victimes et leurs familles. « Voilà comment le langage du cœur se concrétise », observe le père Joël Pralong.
Selon lui, le rôle de l’Église n’est pas d’apporter des explications aux faits, mais de porter un message de soutien et d’espérance. Elle ne cherche pas la reconnaissance, mais se tient aux côtés de ceux qui souffrent, partageant leur douleur.
« De la faiblesse de l’horreur surgit une force »
Interrogé sur la question du sens et sur l’idée d’un drame attribué au hasard ou à la seule responsabilité humaine, le père Joël Pralong cite l’Evangile selon saint Luc et la tour de Siloé, “qui tombe et qui écrase 18 personnes (…) les gens en sont terrorisés (…) ils cherchent les coupables (…) ou alors, ces gens-là étaient coupables, puisque la tour leur est tombée dessus. Et Jésus a une bonne réponse. Il balaye cette culpabilité. Et puis, simplement, devant l’horreur, il invite les gens à se convertir. Ça veut dire que, quelles que soient les situations de mal, Dieu est toujours du côté de ceux qui souffrent.”
Ces drames font naître une recherche de lumière à laquelle aucune réponse intellectuelle ne suffit. “La seule réponse possible vient du cœur”, affirme-t-il, avec cette conviction que Dieu est présent, à l’image de saint Paul : “Je peux tout en celui qui me rend fort. »
Les étapes du deuil
Ancien infirmier en psychiatrie, le père Joël Pralong distingue plusieurs phases dans le processus de deuil. Après l’émotion vient la colère, marquée par la recherche de responsabilités. Cette étape sera particulièrement éprouvante, tant pour les familles que pour les personnes mises en cause.
Cette colère est centrale souligne d’ailleurs le père Joël, “la colère est quelque chose qui nous préserve du gouffre aussi, qui nous préserve de nous jeter dans le désespoir, explique-t-il, il y aura un moment difficile, mais ce moment difficile va être nécessaire pour faire la lumière, ça ne va rien changer à l’événement (…) il va permettre aux personnes aussi de comprendre pourquoi elles sont victimes.”
Ce n’est qu’à ce moment-là que l’Église est appelée à porter un message de pardon et de réconciliation. Non pour nier la légitimité de la colère, mais pour éviter qu’elle ne devienne enfermante, grâce à un accompagnement humain et spirituel inscrit dans la durée.
