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Shalom (la paix) : un rêve impossible ?

Entre deux flashs d’infos sur la formation des nouveaux gouvernements et la persistance de la pluie chez nous, l’attention de nos concitoyens étant maintenant accaparée par les vacances, un titre est passé ces jours-ci dans les journeaux sans soulever des vagues d’indignation : « Guerre dans la bande de Gaza : les experts de l’ONU affirment que les enfants meurent d’une campagne de famine menée par Israël » (France-info, 9/07/24, cf infra). Cela accompagné de nouveaux bombadements meurtriers dans des quartiers qui ne sont pas peuplés exclusivement de combattants du Hamas…

On s’habitue à tout, même à l’horreur – quand ce n’est pas chez nous évidemment. Combien de morts faudra-t-il encore, de vies détruites de femmes, d’enfants et d’innocents, pour que cesse ce carnage et qu’on commence à chercher les chemins d’une vraie paix – qui ne peut exister sans la justice ? Certains devront rendre des comptes devant les cours pénales internationales mais aussi devant la Justice de Dieu. La responsabilité des nations qui ont laissé s’accomplir ces massacres est aussi immense – en particulier celle des Etats alliés d’Israël, comme les USA.

En attendant, je m’interroge sur les répercussions qu’aura cette guerre atroce (ce génocide comme on le nomme déjà) dans les esprits et sur la perception de la réalité d’Israël et du peuple juif dans le monde : celle-ci est déjà, nous le voyons, en train de changer fortement, et pas seulement dans les milieux musulmans ou arabes, en réveillant les vieux démons de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme. De peuple martyr tel qu’il était mondialement reconnu depuis la shoah, Israël est en train de passer pour un bourreau malgré l’horrible attentat-pogrom du 7 octobre, à cause de sa riposte disproportionnée et sans grande discrimination entre les combattants et les civils. Les extrémistes religieux qui soutiennent le premier ministre Netanyahou réclament même l’éradication du peuple palestinien… sans parler des colons juifs, qui n’en finissent pas de s’approprier les territoires cisjordaniens. Tout cela avec la meilleure conscience du monde, puisque c’est à eux que Dieu a donné la terre promise…

Il y a quelques temps, je suis tombé un peu par hasard sur cette interview qui m’a interpellé – venant d’un athée qui ne s’en cache pas mais qui pose de vraies questions aux croyants. Le sujet est éminemment brûlant :  » Gaza – les racines bibliques de la violence  » (cliquer pour lire). Le droit des israéliens à se défendre n’explique pas tout ce qui se passe en ce moment à Gaza mais aussi en Cisjordanie occupée et ailleurs. A cette époque marquée par les génocides (on commémore aussi l’anniversaire de celui du Rwanda en 94), de la guerre en Ukraine, au Congo… il est bon de réfléchir aux racines de la violence qui semblent être inscrites dans notre génome humain.

Je partage globalement l’analyse de ce Monsieur Delcuvellerie, que je nuancerais peut-être au sujet des visages d’un dieu violent et sanguinaire dans l’Ancien Testament par une interprétation herméneutique de ces passages –  voir l’excellent article d’Audrey Vandenbroucke-Torrini, pasteure baptiste : « La violence dans la Bible : ces textes qui nous dérangent« . Il est clair qu’avant même d’être une révélation divine, une très grande part des textes bibliques sont d’abord essentiellement le reflet d’un vécu (violent) et d’une culture (violente) de cette part de l’humanité – un peuple « élu » dont nous ne sommes peut-être pas si différents au fond… Jacques Delcuvellerie le reconnaît d’une certaine façon quand il affirme : « Pour moi, il est clair que les hommes ont inventé des divinités à leur image et à leur ressemblance, et non l’inverse ». A contrario, je pense que la Révélation commence là où justement certains de ces personnages prennent distance avec cette culture ou cet instinct, et l’annoncent comme venant de Dieu. Jésus me semble le prototype parfait de cette rupture.

N’empêche qu’un certain nombre de chrétiens peuvent à juste titre -à moins de fermer les yeux et de ne plus regarder l’actualité- se sentir de plus en plus mal à l’aise vis-à-vis de cette vocation unique d’Israël dépositaire des promesses divines et qui en fait un tel usage… et donc mal à l’aise par rapport au lien intrinsèque entre le judaïsme et le christianisme, manifesté par les textes que l’on lit dans nos liturgies, et où Israël est abondamment cité (par exemple le récit guerrier de l’Exode lu à la Vigile Pascale)… Cela risque de devenir un réel problème ; j’ai pu entendre déjà des remarques de paroissiens à ce sujet.

Quels destins tragiques, de part et d’autre… !

Comment rompre cet enchaînement meurtrier de la violence et de la haine sans fin ?

Relire aussi René Girard, « La violence et le sacré ».

Shalom – salaam !

Bernard P.

https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/guerre-dans-la-bande-de-gaza-l-onu-consternee-par-les-nouveaux-appels-a-evacuer_6655779.html

Que vivent les prêtres ? Comment les aider ?

Suite à un article d’une feuille paroissiale transmise par un ami, j’ai envie de vous partager, chers soeurs et frères chrétiens, le contenu de ce message intitulé « Aimez vos prêtres » et l’échange de mails à qui il a donné lieu. Peut-être ce témoignage vous paraîtra-t-il difficile à croire ou exagéré, pourtant c’est une réalité qui ne doit pas (plus) être cachée aujourd’hui. Puisse-t-il aider nos frères prêtres à trouver autour d’eux le soutien dont ils ont besoin de la part de ceux qui leurs sont confiés.

De : Luc
Envoyé : samedi 6 juillet 2024 11 h 18
Objet : « Aimez vos prêtres »

AIMEZ VOS PRÊTRES

RE: « Aimez vos prêtres »

De : Bernard Pönsgen À :​Luc
Envoyé : Lun 08-07-24 09 h 47

Cher frère Luc ! J’espère que tu vas bien et que ta santé est stable désormais. Merci pour ton courriel et la feuille paroissiale avec la méditation « aimez vos prêtres ». Au moins, on peut être sûr que l’expéditeur de ce message les aime, lui ! 😇

J’en avais eu connaissance par un paroissien d'[…] que ce texte avait interpellé… et qu’il ne comprenait pas très bien : « Comment ? Les prêtres ont tant de problèmes et sont épuisés ? Bizarre… »

Tu as eu raison de mettre le doigt dessus : Moi-même j’ai dû prendre du recul, tu le sais sans doute, en demandant voici 6 mois une mission moins écrasante pour mon système nerveux, il en allait de ma survie. Actuellement, je remonte tout doucement la pente et je suis heureux dans mon ministère d’aumônier d’hôpital… Il était temps ! 

Sûr que les paroissiens lambdas ne se rendent pas compte ; pourtant, ils font partie du problème ! Entre ceux qui suivent innocemment en « consommateurs » et qu’il faut chouchouter en acceptant toutes leurs exigences (car ils ne comprennent pas nos limites humaines et fonctionnelles), et ceux qui ont pris le pouvoir et jouent au « petit chef » en bloquant les aspirations des autres et en tirant à boulets rouges sur tout ce qui ne leur convient pas : oui, pas évident d’être prêtre – curé surtout – dans ce contexte.

D’autant que la hiérarchie ne se mouille généralement pas dans ces conflits, ou nous complique encore la vie en relevant sans cesse le niveau d’exigences « managériales » des petits soldats que nous sommes, nous les prêtres de base, alors que le ‘front’ recule de de plus en plus comme en Ukraine. On gère une forme d’Eglise d’un autre âge, dont les structures s’effondrent chaque jour davantage, en colmatant tant bien que mal des brèches qui s’élargissent sans fin. Le temps et les énergies manquent pour inventer de nouvelles manières de faire Eglise et de vivre l’Evangile. On est coincé dans un système dont la plupart des gens ne désirent pas changer… Un Eglise procéduriale, juridiste, fonctionnelle qui se dispute les restes et les oripeaux du pouvoir.

Qui voudrait dans ces conditions aller au casse-pipes ? La chute verticale des vocations n’étonne plus que ceux qui vivent dans un autre monde…

S’il n’y avait la prière… « C’est lorsque je suis faible que je suis fort », proclamait Paul dans la lecture de dimanche. Oui, sans la grâce, impossible de tenir. Et il est vrai que Sa puissance donne toute sa mesure dans notre faiblesse, je l’ai souvent expérimenté. Mais pour que nous nous sentions bien dans notre ministère, nous avons besoin que notre soif de Dieu rencontre une autre soif, celle de passionnés (comme toi!). Malheureusement, c’est devenu trop rare.

J’écris ceci pour que tu portes dans ta prière un frère prêtre qui se sent bien seul dans son ministère pastoral (11 communautés!), et qui a écrit il y a quelques semaines une lettre à ses paroissiens en forme d’ « au secours » ; il est déjà quasi en burnout, et il fait appel à ce que des laïcs de bonne volonté viennent partager avec lui la charge pastorale. Je le soutiens aussi comme je peux, en le soulageant de célébrations que je puis désormais assurer pour lui, grâce à ma nouvelle disponibilité ; mais le vrai problème est que nous avons rarement des équipes pastorales qui s’engagent pleinement autour du curé en co-responsabilité et travaillent en communion spirituelle et fraternelle à la tâche de pasteur (j’avais quand même réussi à en monter une dans cet esprit-là, à Dison – sinon, je crois que j’aurais craqué bien plus tôt).

Mon frère prêtre, lui, ne dispose pas de ce genre d’équipe, car les paroissiens même engagés n’en ressentent sans doute pas la nécessité. Et puis, il faut dire que la moyenne d’âge des laïcs responsables comme celle des simples paroissiens, est de plus en plus importante : Cela ne favorise pas un dynamisme de vie chrétienne, d’évangélisation…! Tout comme l’esprit de clocher ou de repli sur soi et sur ses prérogatives jalousement gardées dans un contexte de raréfaction des moyens : chaque communauté, groupe, souvent, essaye de tirer la couverture (qui se rétrécit) à soi, et ça génère des tensions, des conflits… Au lieu de construire l’avenir, on se cramponne sur les restes d’un passé.

Je sais que tu sais tout cela, ou en tout cas que tu t’en doutes bien. En « haut lieu », c’est rarement abordé de cette manière. On essaye juste de former davantage les prêtres restants et les acteurs pastoraux laïcs ou ordonnés pour qu’ils puissent « gérer » l’effondrement en gardant des possibilités d’évolution vers un avenir incertain. Mais est-ce qu’on compte assez sur l’Esprit-Saint ? Pour moi, tout le diocèse dans son ensemble autour de son évêque devrait avant toute chose entrer dans une grande retraite spirituelle d’une année au moins, une refondation dans la prière… comme Jésus lors de ses 40 jours au désert ! 

En tout cas, on est à la veille de grands craquements, comme ces icebergs qui se détachent de la banquise… Il faut se préparer, et préparer les croyants. Cela a déjà commencé, comme le réchauffement climatique. Après l’exil à Babylone, le Petit Reste d’Israël sauvera la Foi en devenant ce peuple pauvre et humilié « qui pratique ce qui est droit, aime la miséricorde et marche humblement derrière son Dieu » (Michée 6,8). Sans doute nous faudra-t-il passer par là. Une purification.

Merci de ta prière pour nous tous les prêtres, pour mon ami en particulier. Heureux de ton amitié, je prie le Seigneur de te bénir, toi et les tiens, et tous les chrétiens de ta communauté que tu sers avec dévouement. 🙏

Et que la Joie du Seigneur soit notre rempart ! (devise de l’ancien évêque A. Jousten)

Fraternellement, en communion,

Bernard

Les chrétiens et les futures élections législatives en France : comment vont-ils voter ?

(EXTRAIT DU PRESS-CLUB DU 21 JUIN 2024 AVEC MELCHIOR GORMAND ET ETIENNE PEPIN ET LEURS INVITES JOURNALISTES SUR RCF) 

Melchior Gormand : Je voudrais qu’on continue sur la question des valeurs profondes qui conduisent telle ou telle catégorie de la population à voter ou à l’extrême-droite ou à l’extrême-gauche. Qu’est-ce qui fait que ça a basculé comme ça si fort ? Même dans des territoire ou des populations qui historiquement ne votaient pas à l’extrême droite? Je pense aux Bretons, par exemple, qui ont tous voté massivement Rassemblement National… Je pense aux catholiques aussi, qui étaient un vote assez modéré jusqu’à présent, et qui a 42 % ont voté pour le RN et qui sont tentés très largement non pas que par le RN, mais aussi par la France Insoumise… Donc, finalement, le vote catholique est tenté par les extrêmes ; qu’est-ce qui fait que ça bascule ? Est-ce que les valeurs-socles, là, se délitent ?

Frédéric Mounier : Bien évidemment ! Elles se vaporisent ! Prenons l’exemple du vote catholique. Le vote catholique, d’abord, c’est un vote ultra-minoritaire aujourd’hui, ça va devenir très très difficile à analyser parce que ça représente de moins en moins de monde. Donc, les catholiques pratiquants sont une minorité, qui est de plus en plus une minorité et qui, nous le savons, se radicalise de plus en plus – se radicalise du côté de la droite et de l’extrême-droite, et a été très très séduite par Reconquête qui a récupéré tous les catholiques traditionalistes qui ont quitté le Rassemblement National… Besoin de protection, besoin d’affirmation d’un certain nombre de valeurs – je pense que Macron s’est suicidé politiquement auprès des catholiques avec le projet de loi sur la fin de vie, évidemment, alors tout le monde s’est précipité dans les bras de ceux qui disaient les choses clairement. 

Stéphane Verney : Moi je rejoins ce que Charles Sapin disait tout-à-l’heure, c’est-à-dire qu’il y a bien sûr une partie de ce vote qui est un vote contestataire et protestataire parce qu’il y a un niveau très fort de détestation et de rejet du président de la république qui refuse de voir, ses conseillers aussi, une espèce de déni assez impressionnant ; mais il y a aussi une progression constante, lente, dans la durée, du Rassemblement National qui percole dans la société – et une grande part du vote de dimanche est d’abord un vote d’adhésion au idées et aux principes du RN : il faut le reconnaître !

Charles Sapin : ça résonne avec beaucoup de témoignages qu’on entend sur le terrain. Il y a une conscience de plus en plus prégnante dans la société, en France et puis un peu dans l’Union européenne, c’est-à-dire que l’idée qu’on est héritier d’un mode de vie qui nous vient de nos grands-parents, de nos parents, et qu’on rêverait de transmettre à nos enfants, et face en fait à l’impression que ces modes de vie sont attaqués, sont critiqués – alors ça peut être par plusieurs choses: par une forme d’individualisme-roi qui conquiert la société et que tout le monde déplore mais que tout le monde nourrit ; et cela peut être aussi pour certains par une sorte de sentiment d’un communautarisme de plus en plus important dans certaines parties du territoire ; ça peut être aussi des revendications sociétales de plus en plus radicales que certains appellent le “wokisme”…, ça me fait penser, quand je suis allé au Portugal, là bas vous avez une force nationaliste qui a fait fois 6 en trois ans ! Bon, je suis allé voir le patron quand je lui ai dit: “Mais qu’est-ce qui s’est passé? Est-ce qu’il y a eu un événement qui a été déclencheur de cette dynamique? Il m’a répondu: “Ben écoutez, c’est très simple : voilà, il y a eu un moment où on a été sous l’eau de toutes les adhésions du parti, c’est quand le Portugal a décidé de choisir une personne transgenre pour le concours de Miss Univers.” Vous avez toute tas d’électeurs des partis traditionnels qui étaient habitués à faire un vote de gestion, de voter pour des gestionnaires, qui se sont dit : “C’est pas possible! C’est pas les valeurs que mes grands-parents ont donné à mes parents et que mes parents m’ont donné”, et du coup, bien voilà – c’est comme cela qu’on voit une dynamique nationaliste qui grimpe !

Frédéric Mounier : Oui, moi je voudrais rappeler ce que disait le vieux pape Benoît XVI jusqu’en 2013 à longueur d’homélies et de discours : Il expliquait qu’il y avait un certain nombre de métastases traversant nos sociétés, qui s’appellent l’hédonisme, l’individualisme, le consumérisme, le subjectivisme, le relativisme… Tout cela a conduit à vaporiser les institutions qui nous tenaient, nous les “vieilles canailles” chrétiennes.

Stéphane Verney : Ce qui me pose problème, c’est ce à quoi nous sommes en train d’assister : vous avez une polarisation à droite sur une droite extrême, une droite dure, qui est en trains de se structurer, de s’affirmer; vous avez une polarisation à gauche dans laquelle vous trouvez La France Insoumise, donc autour de l’extrême-gauche, et on est dans un contexte où on se trouve avec trois blocs – trois blocs qui sont en train d’être tirés par les extrêmes. Moi, ce qui m’interroge, c’est que si on arrive en fait au bout du bout du processus de recomposition politique dont on parle depuis 2017 et que cette recomposition se traduit par l’émergence de trois blocs, une extrême gauche, une extrême-droite et un extrême-centre et que des populiste sont autour de la table, qu’est-ce qui va se passer, à terme ? C’est qu’à un moment, quand les gens en auront marre du pouvoir en place et de ses dirigeants, ils ne voudront plus du camp des progressistes, des démocrates et des républicains auto-proclamés que sont Macron et ses alliés, bien ils auront le choix entre quoi? Une extrême-gauche et une extrême-droite? Donc ça veut dire que l’alternance dans ce pays, elle se fera forcément sur des bases radicales et extrêmes. Et ça, potentiellement, c’est pas très simple !

Etienne Pépin : Comment ça s’est passé dans des pays autour de la France, justement, quand des populistes sont arrivés au pouvoir, est-ce que malgré les cordons sanitaires, il y a eu comme cela aussi [comme en France] des alliances avec l’extrême-droite des partis voisins au départ pas vraiment engagés avec elle, et comment ça a été considéré par la population ? Une alliance RN – LR est-ce que ça aurait été possible en Europe ?

Stéphane Verney : On est un peu interdits devant ce qui vient de se passer en France, mais c’est vrai que quand on dézoome et qu’on regarde ce qui s’est passé récemment, pendant deux ans, sur le continent européen, on voit que c’est pas du tout, du tout singulier ! En fait, partout en Europe on voit le même mouvement ; c’est-à-dire des forces de droite traditionnelles qui sont témoins de leur propre effondrement dans les urnes ou de l’effondrement de leurs alliés historiques qui sont les centristes. Or, qu’est-ce qu’il se passe ? Pour conquérir le pouvoir ou s’y maintenir, ces droites sont contraintes de mettre à bas les digues qu’ils avaient patiemment érigées en fait contre les mouvements nationalistes, et s’allier avec les forces nationalistes.

Cela a été toléré par les populations… c’est-à-dire qu’il y a toujours eu des “no pasaran”, le poing en l’air, mais sauf que quand on regarde dans la réalité de la sociologie des baromètres d’opinion et des votes, il y a quand même une majorité qui soutiennent ce qu’on appelle l’union des droites. Et c’est cette union des droites qui s’est réalisée en Italie, en Finlande, en Suède, au niveau local en Espagne, ça a même été discuté en Allemagne, sachant que l’AFD le parti nationaliste allemand est de loin la force la plus radicale d’Europe avec la nostalgie du Troisième Reich, le deuxième parti du pays! Et donc, si vous voulez, dans ces revirements d’alliances, ce qui est intéressant, c’est que les forces de droite traditionnelles, en s’alliant avec les nationalistes pensent récupérer des classes populaires qu’elles ont perdu depuis des années – or c’est pas du tout ce qui se passe ; c’est -à-dire que les forces nationalistes, au lieu d’être asséchées par ces droites, voient leur programme crédibilisé, leur assise électorale élargie et finalement les forces nationalistes qui étaient venues “suppléer” les droites traditionnelles eh bien les supplantent !

Melchior Gormand : Par le passé, on a eu un engagement très fort des Églises dans pareil cas avec par exemple un appel des évêques pour encourager les électeurs catholiques à voter contre l’extrême-droite – c’est plus du tout le même cas aujourd’hui ; dans le même temps il y a des mouvements de fidèles qui s’impliquent et qui s’engagent de manière disons un peu autonome – il y a actuellement un mouvement de chrétiens qui s’organise pour faire barrage à l’extrême-droite : est-ce que ça a un impact, est-ce que la mobilisation des chrétiens a changé dans ce contexte-là ?

Frédéric Mounier : Malheureusement, c’est tout-à-fait dérisoire ; c’est-à-dire que les évêques eux-mêmes sont profondément divisés et ils sont eux-mêmes soumis à des tensions considérables : Ils savent que l’institution est en train de s’effondrer et donc ils sont d’une prudence absolue et de toute façon plus personne ne les écoute aujourd’hui. Et donc leur propos ne porte plus.

Melchior Gormand : Mais est-ce que la mobilisation des fidèles, elle, a un impact ? Je pense à ces chrétiens qui, là, vont publier dans les prochains jours…

Frédéric Mounier : Comme ce qui s’est passé avec les “poissons roses” et le parti socialiste il y a quelques temps… Non non, les chrétiens qu’on voit aujourd’hui à la Une de Paris-Match, c’est “Notre-Dame de Chrétienté” (mouvement traditionaliste d’extrême-droite, n.d.r.), voilà ! Et donc, c’est ceux-là qui se montrent, c’est-ceux-là qui existent dans la presse, les médias, et donc là il y a un enjeu idéologique qui est extrêmement fort, parce que ces gens-là qui sont comme vous l’avez dit une toute petite minorité dans l’Eglise, mais c’est eux qu’on voit, qu’on entend. Je crois que le catholique de base, il est perdu comme tout le monde, il se sent vulnérable, il a besoin de protection, il craint l’instabilité, il se sent fragile, il ne sait plus très bien où donner de la voix au sens électoral !

Melchior Gormand : Est-ce qu’il y a des mouvements spontanés dans des pays comme le Portugal, l’Espagne, de chrétiens en particulier ? Ce sont des pays majoritairement chrétiens quand même. 

Charles Sapin : Oui, ce sont des mouvements chrétiens ou en tout cas qui se revendiquent comme tels, mais , euh, c’est identitaire en fait ; c’est-à-dire que ce qu’on a vu en Italie, l’accession au pouvoir de Georgia Meloni, cela s’est fait sur une base en renouvelant une sorte de nationalisme qui était un peu au second rang mais qui est maintenant tout-à-fait en dynamique, c’est le national-conservatisme – contrairement à une autre famille de nationalisme qu’on connaît bien et qui est celui de Marine Le Pen et qui est le national-populisme – elle, Meloni, cette national-conservatiste se revendique de droite,  ce que ne fait pas Marine Le Pen, et surtout, le coeur de son engagement, c’est une opposition aux révolutions anthropologiques ou sociétales radicales comme celles que nous avons connues récemment, et qui portent une vision civilisationnelle et identitaire. Ce qui est intéressant, c’est que quelques mois après l’élection de Georgia Meloni en Italie, vous avez eu un changement de tête au sein du principal parti de gauche italien, le Parti démocrate chrétien qui a élu Elly Stein, qui elle-même aussi est venue sur un terrain identitaire : Le discours d’intronisation d’Elly Stein, c’était : “moi je suis là pour l’égalité sociale et de genre”. Donc en fait il y a une sorte de catholicisme qui s’affirme là-dedans d’un point de vue électoral mais c’est un catholicisme assez particulier puisque c’est une revendication identitaire… 

Etienne Pépin : C’est une question très intéressante et qui ne cesse de nous interroger, même dans nos médias chrétiens : Il n’y a pas un vote catholique, on ne peux pas voter d’une seule manière, il faudrait aller picorer dans plein de programmes pour constituer vraiment le programme d’un candidat qui n’existe pas, qui est le Christ ?

Frédéric Mounier : Oui, certes, mais il y a aussi une fracture extrêmement forte au sein de l’Eglise catholique en France, comme au sein de la société : de fait, ceux qui soutiennent l’accueil de l’étranger, la lutte contre la pauvreté, la lutte pour plus de justice sociale, ne sont pas les mêmes qui luttent contre le projet de loi fin de vie. Là, il y a quelque chose qui frotte !  

Etienne Pépin : C’est ça qui est étonnant : le projet de loi fin de vie d’ailleurs n’est pas du tout incompatible … il y a plein de sujets chers aux chrétiens qui sont pour les uns à droite, pour les autres à gauche, et qui ne sont pas incompatibles les uns avec les autres malgré tout…

Frédéric Mounier : Malgré tout, mais en ce moment c’est devenu très très incompatible parce qu’il faut faire des choix…

Etienne Pépin : Vous pensez qu’il faut faire des choix radicaux : donc il est impossible de voter en chrétien, en fait ?

Frédéric Mounier : En tout cas, c’est difficile de voter au centre, aujourd’hui. Je… je pense que c’est ça la question que se posent beaucoup de nos auditeurs. Le vote sage est difficile dans une société hystérisée.  

Etienne Pépin : Alors je pose ma question autrement : Pour les législatives, est-ce qu’il faut voter pour quelqu’un ou contre quelqu’un ? 

Frédéric Mounier : Ben au second tour, la question va se poser : hé, hé, on a entendu François-Xavier Bellami, catholique revendiqué et intellectuel de qualité, qui dit qu’au second tour, il faudra faire barrage contre LFI (France Insoumise) et que pour cela il est prêt à voter Rassemblement National ! Je ne pense pas que ce soit l’avis de beaucoup de catholiques, quoi que… il faudra vérifier.

Etienne Pépin : Un message qu’on a reçu de la part de Monique : “Oui, nous sommes perdus en tant que chrétiens de voir que beaucoup de nos amis ont voté RN. J’ai toujours voté en mon âme et conscience, je communie dans ma paroisse à côté d’une représentante de RN que je respecte mais dont je ne supporte pas le cynisme, je voterai à gauche comme toujours, je suis incroyablement bouleversée du résultat chrétien des élections, cela me fait très mal…” Cela rejoint un peu la question qu’on s’est posée vous savez dans la rédaction avec nos invités : voilà, pourquoi cette tentation du vote RN chez les chrétiens ? 

Frédéric Mounier : Oui, bien euh, on l’a constaté partout autour de nous ; partout autour de nous, nous avons des amis catholiques pratiquants, actifs, engagés qui disent : “oui, je vais voter Reconquête, je vais voter Rassemblement National”. Alors, bon, il y a une part d’amnésie historique là-dedans ; c’est à dire que la mémoire historique s’étant vaporisée, on ne sait plus de qui sont les héritiers  aujourd’hui ceux qui parlent au nom de Reconquête et ceux qui parlent au nom du Rassemblement National. Je voudrais revenir sur l’hypothèse de Charles Sapin qui me paraît très, très juste, mais je crois vraiment que sur le plan économique, on peut dire que l’extrême-droite et l’exrême-gauche sont blanc bonnet et bonnet blanc. Et l’inquiétude des marchés aujourd’hui elle est réelle, réelle c’est-à-dire de part et d’autre, c’est plusieurs dizaines de milliards de déficit annoncés. Et donc là, beaucoup évoquent un scénario à la Liz Truss, c’est-à-dire cette première ministre britannique qui a été éjectée par les marchés au bout de deux mois (en place du 6 septembre au 25 octobre 2022, n.d.r.) parce que son programme ne pouvait pas tenir la route financièrement : c’est le danger qui se profile à l’horizon aussi bien avec l’extrême-droite qu’avec l’extrême-gauche aujourd’hui me semble-t-il. 

Etienne Pépin : Eh bien quel débat, mes amis ! C’est vrai qu’on n’a pas fini d’en parler jusqu’au prochain tour des élections législatives, avec beaucoup de questions très profondes qui se posent aussi à nos auditeurs qui sont bouleversés, traversés par des questions existentielles concernant ce vote… à suivre sur RCF !