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Craus-Montana, ou comment partager l’espérance ? (témoignage) – Le Ploumtion 23

Comme tout un chacun, j’ai été frappé d’horreur le matin de ce premier janvier 2026 en apprenant par les chaînes de radio et de télévision qui en traitaient en direct, le drame qui a ôté la vie à des dizaines de jeunes et blessé (souvent gravement) près d’une centaine d’autres lors du réveillon de la Saint-Sylvestre dans un bar-discothèque de cette station des Alpes suisses.

Cet incendie meurtrier dont les causes semblent devoir être attribuées à la négligence dans les mesures de sécurité, a plongé de très nombreuses familles dans un deuil extrêmement douloureux mais aussi à travers elles, tout un pays et diverses autres nations dont certaines victimes étaient des ressortissants : France, Italie et même notre Belgique – une jeune Belge de 17 ans était de ces jeunes fêtards que la mort a brutalement arrachés à ses proches.

Les circonstances atroces de ce drame nous ont tous tétanisés, rendus muets. Devant tant de souffrances, peut-on faire autre chose que se taire ? N’est-ce pas la plus élémentaire marque de respect à avoir, que de garder le silence et de ne proférer aucune parole même se voulant consolatrice, celle-ci ne pouvant manquer que de tomber à plat et aviver encore la douleur ?

Voilà justement le sujet que je voudrais aborder avec vous. Si dans les grandes douleurs, les catastrophes et les tragédies qui frappent aveuglément ci et là, le silence, selon l’adage, est d’or, quelle parole, quelle attitude l’Eglise et ses membres ou ses représentants peuvent-ils alors avoir pour témoigner d’une possible espérance comme les y invite l’Evangile ? N’est-ce pas incongru, voire extrêmement maladroit ?

J’en étais là dans mon questionnement quand j’ai entendu peu de temps après à la radio-RCF dans l’émission des « grands témoins » présentée par Louis Daufresne, le témoignage d’un prêtre du diocèse de Sion dans le Valais, le Père Joël Pralong, par ailleurs de formation infirmier en psychiatrie et auteur de nombreux ouvrages. Il rejoint en fait une conviction que je porte ancrée en moi depuis toujours et qui m’a animée tout au long de mon ministère: Devant la souffrance, et en particulier quand celle-ci est extrême et touche de nombreuses personnes, des collectivités ou des nations entières, l’Eglise en tant que fraternité rassemblée autour du Christ et solidaire de tous les hommes et femmes dont elle partage la condition, l’Eglise ne peut pas faire que se taire ; elle doit aussi oser une parole, des gestes concrets qui témoignent de cette solidarité, mais aussi de la Présence de celui qui nous sauve, le Christ Jésus. Et cela ne doit pas venir seulement de sa hiérarchie, mais aussi de sa base, de tous les chrétiens proches ou plus lointains mais qui veulent se faire les prochains (cf Lc 10,29 ss) de ceux qui traversent le gouffre du désespoir, « les ténèbres et l’ombre de la mort ».

Dans ce témoignage de compassion et de proximité envers ceux qui sont victimes de ces tragédies, ceux qui ont mission de pasteurs ont évidemment une responsabilité particulière pour donner à leur communauté un message fort, un message d’amour, de foi et d’espérance qui les éclaire et les soutienne – alors que ces drames peuvent impacter leur foi. J’en ai toujours été fort conscient. Cela a commencé, je crois, lorsque jeune prêtre, j’ai été moi-même secoué et interpellé par certains événements qui nous ont marqués tragiquement ainsi que nos contemporains :

Je me souviens en particulier de la guerre de Bosnie en 1995 et du massacre de Srebrenica avec ses charniers ; de la guerre du Kosovo (1998-1999) et de ses atrocités ; plus ancien mais près de nous, le drame du stade du Heisel du 29 mai 1985… Et puis plus tard, les tremblements de terre qui ont fait des milliers de victimes : à Sumatra (26/12/2004 – 230.000 victimes) ; à Haïti (12/01/2010) -plus de 200.000 morts ; le séisme au Japon suivi du tsunami provoquant la catastrophe de Fukushima le 11 mars 2011 (25.000 morts ou disparus)… et puis d’autres encore… N’oublions pas l’attentat du 11 septembre 2001sur les tours jumelles du World Trade center à New York (3000 morts) et qui a frappé de stupeur le monde entier…

On pourrait allonger indéfiniment la liste. Les drames qui ont touché le plus notre petite Belgique ne manquent pas non plus : les attentats islamiques du 22 mars 2016 à Molenbeek et à l’aéroport de Zaventem, suivant de près ceux en France de Charlie Hebdo (7 janv. 2015) et du Bataclan (16 nov. 2015). Mais l’événement abject et sordide le plus médiatisé, qui a suscité la plus grande émotion et la manifestation la plus imposante de toute l’histoire de notre pays, est assurément le calvaire mis à jour des petites filles Julie et Mélissa (1995) et des autres victimes de prédateurs sexuels vers la même époque : An, Eefje, Sabine et Laetitia… La population entière a été traumatisée par ces révélations. (Un certain temps après, ça a été au tour de l’Eglise d’être mise sur la sellette après la mise en examen de l’évêque de Bruges et les centaines de dénonciations d’actes d’abus sur des mineurs commis par des religieux, qui ont défrayé la chronique…). Les sujets actuels, eux, tournent souvent autour de Gaza, de l’Ukraine ou de l’Iran.

Bref, face à tous ces événements dramatiques qui m’interpellent autant qu’ils choquent et consternent nos paroissiens (et la population en général, chrétienne ou non), à chaque fois, je me sens poussé à réagir ; en tant que prêtre, mais aussi en tant qu’homme, frère en humanité. Je le fais en en parlant dans mes homélies, en rédigeant aussi des messages que je publiais ensuite sur internet ou déposais dans les églises. Plus simplement parfois, en en discutant lors des réunions et rencontres informelles. Quand les autorités ecclésiastiques, les évêques publient des déclarations (mais cela arrive parfois tardivement), évidemment je les diffuse.  

Le plus souvent, ces réflexions sont nourries par ma foi mais aussi par une sensibilité que je veux « vulnérable », capable de partager authentiquement l’émotion et les questionnements, la colère et la révolte. Il reste pour moi fondamental de partager la tristesse, la douleur de mes contemporains, en donnant droit à l’expression du scandale que représente la souffrance des innocents : ces drames interpellent en effet nos croyances en un Dieu bon qui veut le bonheur des hommes. Sans vouloir faire de l’apologétique, je me sens toujours appelé à rendre compte de l’espérance chrétienne, qui ne se résume pas à de bons sentiments et des consolations faciles du genre : « Ils ont souffert, après ce sera mieux dans le Royaume… ». Ainsi, à de très nombreuses reprises, j’ai payé de ma personne : j’ai chaque fois ouvert mon cœur pour dire ma peine et ma compassion, mais aussi ce que, depuis mon for intérieur, moi Bernard, disciple du Christ Jésus, je devais dire en Son nom… et qui n’était pas facile ! Pour cela, il me fallait constamment casser l’image d’un dieu impassible et manipulateur, pour proposer une autre, celle du Dieu de Jésus Christ : un Dieu vulnérable qui se laisse toucher, qui pleure avec nous et nous accompagne… nous fait sortir de nos impasses de mort…

Cette image-là, pour être crédible, doit forcément être reflétée quelque part dans le comportement de celui qui la représente. C’est une exigence à laquelle je pense que nous, hommes (et femmes) de foi, nous devons répondre – tout en n’occultant pas pour la cause nos propres doutes ou difficultés face à l’intolérable. Comme Job, nous osons questionner Dieu. Je me souviens encore comment, alors jeune vicaire, j’avais crié, pleuré et engueulé Dieu quand j’ai dû accompagner pour la première fois une famille qui venait de perdre son enfant – avant qu’Il ne mette dans mon cœur et mon esprit Sa douceur pour la soutenir…

Alors donc que je venais d’apprendre le drame de Crans-Montana, ce que Joël Pradong, prêtre du diocèse de Sion, a partagé ensuite sur les ondes de RCF m’a rejoint instantanément. Je me suis dit : Mais bon, voilà quelqu’un qui ne parle pas la langue de bois ni n’occulte la peine, la douleur, avec des formules toutes faites. J’ai été touché par son témoignage. Je vous invite à le lire aussi ou à l’écouter (sur RCF podcast *), quand il nous parle du cœur, de « ce cœur qui ne vient pas nous donner une réponse logique, mais vient nous donner quelque chose de transcendant qui nous dépasse complètement, soudainement, et par lequel on se sent frère et sœur de tous et solidaire de tous… »

Ce qu’il dit aussi, c’est que même si on ne croit en rien, il y a quelque chose de transcendant dans l’homme, qui est beaucoup plus fort que ce qui lui arrive. Cela, je l’ai expérimenté au travers des nombreuses funérailles que j’ai célébrées – entre autres celles de jeunes partis trop tôt : Au départ, les gens disent ne croire en rien, mais après un certain temps, « la personne, le défunt est avec moi, celui ou celle qui est parti.e est devenu.e ma force » disent-ils.

Il y a là quelque chose qui n’est pas logique, rationnel, mais qui relève de ce sentiment qu’on est tous frères ou sœurs, faits à l’image de Dieu. On est évidemment dans l’émotionnel, et les gens inconsciemment cherchent une réponse que la raison seule ne peut pas donner : elle ne peut venir que du cœur. C’est donc ce langage-là que nous croyants nous devons tenir devant ceux que frappe le malheur : celui du cœur, uniquement. Et nous méfier par-dessus tout des réponses toutes faites et soi-disant consolatrices que nous fournit notre théologie ou notre raison bien-pensante.

Quand il y a une catastrophe, l’Eglise doit être là, l’Eglise doit se déplacer, être avec. « On n’est plus une Eglise reconnue qui a le vent en poupe », dit le Père Pradong, mais pourtant, ajoute-t-il, l’Eglise aujourd’hui demeure le lieu de la consolation et du témoignage fraternel. « C’est le témoignage qui doit être la réponse, humblement, humblement. » L’engagement et la solidarité des gens, eh bien c’est cela qui touche. Et la prière vient spontanément au secours. « L’Eglise, conclut-il, elle est un message d’espérance alors qu’on pensait que la foi était morte… » Ces drames nous réveillent.

J’ai rédigé ce témoignage à l’intention de tous et spécialement de mes frères prêtres, diacres… avec lesquels je partage la mission de parler de Celui qui nous sauve. Merci de m’avoir lu.

Le Ploumtion

(*) Père Joël Pralong : « Dans l’épreuve, l’Église devient un lieu de parole et de consolation » Un article rédigé par Colombe Vissac – RCF, le 6 janvier 2026 – Modifié le 6 janvier 2026

https://www.rcf.fr/articles/actualite/pere-joel-pralong-dans-lepreuve-leglise-devient-un-lieu-de-parole-et-de

Le grand Témoin : « Après le drame de Crans-Montana, quelle parole pour l’Église ? » écouter (17 min) :

https://www.rcf.fr/actualite/le-grand-temoin?episode=645869&share=1

RESUME DE L’ARTICLE

Le temps de l’émotionnel, le langage du cœur

« On est dans l’effondrement, et donc dans l’émotionnel », explique le père Joël Pralong. Face à un événement traumatisant, la raison vacille et ne suffit plus : seul demeure ce qu’il appelle le « langage du cœur ». Dans ces moments-là, la présence simple et spontanée devient essentielle. L’émotion marque alors un retour à l’essentiel et favorise naturellement la solidarité et l’empathie.

« Nous devenons tous frères et sœurs », souligne-t-il. De nombreux jeunes se sont sentis directement concernés par le drame. « Ils n’ont pas d’autre langage que la présence : ils sont solidaires, ils pleurent ensemble, ils se prennent dans les bras. » Leur compassion s’exprime avant tout par cette proximité, souvent plus précieuse que les mots. Certains témoignent également d’une foi vécue de manière très concrète, notamment par la prière.

Le père Joël Pralong évoque à ce propos le témoignage bouleversant d’une jeune fille de 17 ans. Coincée sous des victimes, elle raconte avoir serré une petite croix dans sa main et prié : « Seigneur, je suis trop jeune pour mourir. J’aimerais encore vivre. Mais si je dois mourir, alors je mourrai. » Tentant de passer sa main entre les corps, elle est finalement aperçue, puis sauvée. “Il y a quelque chose de très fort de l’ordre de la mort, de la résurrection.” explique l’ancien supérieur du séminaire de Sion. 

L’Église, lieu de consolation

Dans l’épreuve, l’Église demeure un lieu de consolation. Dimanche dernier, malgré le froid, des centaines de personnes ont assisté à la messe célébrée à l’extérieur de la chapelle Saint-Christophe de Crans-Montana. Dans son homélie, Mgr Jean-Marie Lovey, évêque du diocèse de Sion a rappelé que « Dieu n’est pas ailleurs que là où un enfant de cette terre souffre ».

Face à un événement que la raison seule ne peut pas expliquer, on assiste à un retour au spirituel. Le président de la Confédération suisse a lui-même appelé à prier pour les victimes et leurs familles. « Voilà comment le langage du cœur se concrétise », observe le père Joël Pralong.

Selon lui, le rôle de l’Église n’est pas d’apporter des explications aux faits, mais de porter un message de soutien et d’espérance. Elle ne cherche pas la reconnaissance, mais se tient aux côtés de ceux qui souffrent, partageant leur douleur.

« De la faiblesse de l’horreur surgit une force »

Interrogé sur la question du sens et sur l’idée d’un drame attribué au hasard ou à la seule responsabilité humaine, le père Joël Pralong cite l’Evangile selon saint Luc et la tour de Siloé, “qui tombe et qui écrase 18 personnes (…) les gens en sont terrorisés (…) ils cherchent les coupables (…) ou alors, ces gens-là étaient coupables, puisque la tour leur est tombée dessus. Et Jésus a une bonne réponse. Il balaye cette culpabilité. Et puis, simplement, devant l’horreur, il invite les gens à se convertir. Ça veut dire que, quelles que soient les situations de mal, Dieu est toujours du côté de ceux qui souffrent.”

Ces drames font naître une recherche de lumière à laquelle aucune réponse intellectuelle ne suffit. “La seule réponse possible vient du cœur”, affirme-t-il, avec cette conviction que Dieu est présent, à l’image de saint Paul : “Je peux tout en celui qui me rend fort. »

Les étapes du deuil

Ancien infirmier en psychiatrie, le père Joël Pralong distingue plusieurs phases dans le processus de deuil. Après l’émotion vient la colère, marquée par la recherche de responsabilités. Cette étape sera particulièrement éprouvante, tant pour les familles que pour les personnes mises en cause.

Cette colère est centrale souligne d’ailleurs le père Joël, “la colère est quelque chose qui nous préserve du gouffre aussi, qui nous préserve de nous jeter dans le désespoir, explique-t-il, il y aura un moment difficile, mais ce moment difficile va être nécessaire pour faire la lumière, ça ne va rien changer à l’événement (…) il va permettre aux personnes aussi de comprendre pourquoi elles sont victimes.”

Ce n’est qu’à ce moment-là que l’Église est appelée à porter un message de pardon et de réconciliation. Non pour nier la légitimité de la colère, mais pour éviter qu’elle ne devienne enfermante, grâce à un accompagnement humain et spirituel inscrit dans la durée.

BONNE ANNEE DANS LA LUMIERE DE LA VIE !

Chers Amis et Amies,

À la demande de plusieurs d’entre vous, voici le lien pour relire ma méditation de Noël : https://les-homelies-du-padre.blogspot.com/p/a-noel-un-jour-desperance-pour-un-monde.html

Puissent ces pensées aider le plus possible de nos amis et proches à accueillir Celui qui est Lumière et dont parle le Prologue de Jean, le Verbe divin qui veut habiter tous les coeurs. N’hésitez pas à transmettre ce lien et à le diffuser autour de vous.

J’en profite pour vous souhaiter à chacun-e une bonne année dans la Lumière de la Vie sans laquelle nous trébuchons et nous nous cognons à tous les impedimenta -les obstacles- au lieu d’en faire des tremplins pour aimer !

Le Ploumtion (padre Bernard)

Jésus dit : « Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie. » (Jn 8,12)

« Tant que vous avez la lumière, marchez dans la lumière afin que les ténèbres ne vous surprennent point: croyez en la lumière, afin que vous soyez des enfants de lumière. » (Jn 12,35-36)

…Et, pour la soif qui vient : une belle méditation sur Jean 1,1-14 https://drive.google.com/file/d/1NhymFuBOYbB_S5cBP9psZc9wNvFFbh-t/view?usp=sharing

Pays de Saint Remacle – méditation pour la fête de la Sainte Famille (Le Ploumtion n°22)

Cette année, j’ai perdu mon vieux papa (94 ans). Il vivait depuis +/- 4 ans dans une maison de repos médicalisée, qu’en France en nomme maintenant des « EHPAD » (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Agées Dépendantes).

Durant toutes ces années, j’allais le voir deux fois par semaines, faisant pour cela un assez long déplacement en voiture depuis ma chère Ardenne vers la région limitrophe de l’Allemagne où se trouvait son établissement. Papa s’était plutôt bien acclimaté à la vie dans sa maison de retraite où maman avait déjà fini ses jours il y a dix ans ; sa vie tournait de plus en plus autour de ses besoins primaires et ses petites envies que j’essayais de satisfaire de mon mieux – entre autres, il raffolait du sirop de Liège bien collant (chez nous, on dit « plaquant ») que hélas il répandait un peu partout ! Souffrant d’arthrose dans les genoux, je devais lui procurer également toutes les quinzaines un tube d’onguent pour calmer ses douleurs et l’aider à marcher avec son gadot (cadre de marche). Cela a duré jusqu’à la fin, alors que la diminution de ses facultés mentales alliée à une surdité de plus en plus profonde rendait la communication compliquée mais encore toujours possible, quoique appauvrie. Se désintéressant de plus en plus du monde extérieur et de la télévision qu’il ne regardait plus, papa était pourtant toujours heureux des visites qu’il recevait de ma sœur et de moi-même, et il le manifestait par des sourires et des « merci, merci ! » Souvent, il fabulait, méfiant, s’imaginant des complots de personnes qui voulaient le dérober ; en plus d’être désorienté dans le temps et les horaires, il perdait parfois un peu le sens des réalités, celui de l’équilibre, et des chutes répétées -heureusement sans trop de gravité- l’emmenaient régulièrement faire un petit tour à l’hôpital…

Alors qu’il était à nouveau alité, sentant que ses forces le quittait, douloureux de partout, il m’a dit avant que je l’embrasse et le bénisse: « Je vais mourir ». Le lendemain, il sombrait dans l’inconscience, et alors que je me préparais à le veiller après lui avoir donné les sacrements, il prit deux fois de suite une dernière aspiration puis s’endormit pour de bon.

Mes visites régulières au home m’ont donné l’occasion de mieux connaître une partie des résidents et d’appréhender leur vie, ce qui faisait leur quotidien, rythmé par les soins, les repas, et quelquefois par des animations ou des visites, le kiné ou la coiffeuse… La messe aussi dans le restaurant de la Résidence, à laquelle ils participaient nombreux et avec une ferveur silencieuse.

Je considère ce temps passé pour et avec papa, et avec les résidents, comme une grâce. Oui, on n’en sort pas indemne, et parfois, en quittant l’établissement, j’avais le cœur bien gros. Mais quelle expérience humaine et spirituelle ! Au travers de ces sœurs et frères aînés, fragiles et dépendants, je touchais quelque chose du Christ Jésus. Celui de la crèche et celui de la croix. Et aussi dans le dévouement et les gestes attentifs et pleins de tendresse des soignants. Cette expérience s’ajoutant à toutes celles qui ont précédé dans ma vie m’ont encore fait approfondir le sens et la pratique de mon ministère d’accompagnement.

Oui, une grâce, et ici je rejoins parfaitement la parole du sage Ben Sira que nous avons écoutée dans la première lecture de cette fête de la Sainte Famille :  

« Mon fils, soutiens ton père dans sa vieillesse, ne le chagrine pas pendant sa vie.
Même si son esprit l’abandonne, sois indulgent, ne le méprise pas, toi qui es en pleine force.
Car ta miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée… »

Aujourd’hui, on a peu conscience de l’épreuve que représente le grand âge pour celles et ceux qui le vivent, et qui avait fait dire au général De Gaulle cette phrase célèbre : « La vieillesse est un naufrage ! » On en a peu conscience, en partie à cause de la séparation-dislocation des générations qui ne vivent plus ensemble et ne partagent plus des intérêts communs, et aussi à cause de la relégation (camouflage ?) des personnes les plus atteintes et déficientes dans des unités spécialisées, les « cantous » qui dans certains cas ressemblent à des mouroirs.

Avez-vous déjà été saisis, en entrant dans un de ces établissement, par la batterie de chaises roulantes ou de fauteuils alignés en face des portes coulissantes et dans lesquels une dizaine ou une quinzaine de résidents, surtout des dames, attendent on ne sait quoi on ne sait qui, dans un silence profond où on entendrait presque le tic tac de l’horloge de Jacques Brel… (« Les vieux ») ? Parfois, heureusement, une conversation s’engage avec un des visiteurs moins pressé que les autres, et qui parle un peu avec eux de la pluie et du beau temps pour cacher sa gêne…   

Est-ce donc encore vivre que de laisser le temps s’écouler ainsi, sans autre objectif que d’attendre le prochain repas, sans autre perspective que le coucher du soir et la venue peut-être, au-delà de la nuit sous médicaments somnifères, d’une nouvelle journée toute pareille ? Certains répondront par la négative en évoquant ceux qu’on qualifie d’ Alzheimer, de plus en plus nombreux à cause de l’allongement de l’espérance de vie, qui errent hébétés et à moitié déshabillés dans les couloirs ou se terrent dans leur chambre, en ne reconnaissant plus personne, en n’ayant plus conscience du jour, de l’année, de leur dignité ni de leur identité…

Le grand âge c’est donc cela aussi, et pour beaucoup ! Nous vivons maintenant si vieux que statistiquement il y a de grandes chances que nos 10 dernières années, autour des 80-90 ans, se transforment en longue dérive dégradante. On est loin des seniors en pleine forme de nos publicités pour happy-boomers ! Sans doute De Gaulle avait-il raison en proclamant que « la vieillesse est un naufrage »… On y échappe rarement.

Aussi l’avertissement de Ben Sirac le Sage résonne-t-il avec d’autant plus de violence dans ce contexte. « Soutiens ton père dans sa vieillesse… ne le méprise pas, toi qui es en pleine force » (Si 3,2-14).

En cette fête de la Sainte Famille, voilà un devoir familial dur à entendre. Car c’est épuisant que d’accompagner ainsi des vieillards dans leur déclin programmé et qui peut aller – si on refuse de détourner le regard et d’abandonner l’entièreté de notre rôle filial à l’institution – , qui peut aller jusqu’à les aider dans leurs pipis et cacas ? En outre, le coût de l’hébergement dans ces établissements spécialisés est devenu si cher que bientôt notre société ne pourra plus payer pour des conditions d’accueil et de soins dignes. On risque de plus en plus – et je n’ose pas le dire trop haut – de pousser à l’euthanasie ceux qui sont devenus un poids pour les familles et la société…

Pourtant, le sage nous avertit : « ne méprise pas tes vieux parents lorsque l’esprit (et le corps, les capacités) les abandonne »sinon pourrais-tu toi-même espérer de la miséricorde et de la compassion pour toutes tes déchéances actuelles ou à venir ?

C’est l’ancien commandement : « honore ton père et ta mère » que la sagesse nous invite à revisiter. Que veut dire : honorer ses vieux parents, lorsqu’apparemment ils sont réduits à une survie, mais une vie quand même ? On ne sait rien ou presque de l’attitude de Jésus vis-à-vis des personnes âgées de son époque. Tout simplement parce que dans ce temps-là on ne vivait pas vieux ! De Joseph même, dont certaines traditions orales ont fait un vieillard et qui serait mort avant le début du ministère public de Jésus, on ne dit, on ne sait rien, sinon qu’il était attentif aux songes ou inspirations de l’Esprit à qui il obéissait comme dans l’évangile de cette fête d’aujourd’hui… Par ailleurs, dans le monde biblique et sa culture qui est aussi encore celle des peuples du Moyen-Orient actuel et du sud global, il y a un grand respect des aînés, de ceux qui ont transmis le flambeau de la vie et surtout le sens à lui donner, qui l’ont fait dans les difficultés qui furent celles de leur époque et auxquelles ils ont répondu de leur mieux avec courage et générosité, oubli de soi. Leur témoignage de vie et leurs sacrifices méritent reconnaissance de notre part et assistance autant que cela se peut, en s’investissant non pas seul mais avec tous les acteurs du monde du ‘care’ (soin) et les familles dans ce champ d’humanité qui est malheureusement trop souvent délaissé dans une société où seules la performance et la rentabilité sont valorisées.

Ce n’est plus en prenant chez soi ses parents ou beaux-parents, comme on faisait autrefois à la ferme, que nous pouvons réaliser cet accompagnement. Car nos appartements, nos rythmes de vie ne sont plus compatibles avec cela, en plus des nombreux soins médicaux que requièrent les très âgés. Et cette cohabitation de générations engendrait bien des frustrations dont nous ne voulons plus. Mais humaniser les lieux de vie (et pas seulement de survie) que doivent être les maisons de repos, de retraite, EHPAD et autres, en affirmant a priori la valeur et la dignité de toute personne humaine justement et plus encore lorsqu’elle n’a plus apparence humaine à cause du grand âge, cela doit être une préoccupation constante de chacun, car toute personne peut y apporter sa pierre, qu’elle soit ou non croyante : proches parents, enfants, visiteurs bénévoles, animateurs et personnel soignant ainsi que les directions d’établissement, aumôniers et aumônières, chacun dans son rôle et en collaborant le mieux possible pour créer un vrai climat de sérénité et d’amour où les vieillards puissent se sentir exister, être quelqu’un encore et toujours.

Le Christ a fait l’expérience de devenir un rebut de l’humanité, humilié, méprisé, regardé « comme un ver » et non comme un être humain. C’était pour que les défigurés de nos sociétés trouvent en lui un compagnon de route qui rappelle à tous la vraie beauté humaine que même la démence sénile et la déchéance des années ne peuvent extirper de l’existence de chacun.

En fêtant la Sainte Famille, réfléchissons aux engagements personnels et collectifs à prendre pour que nos aînés ne soient pas déshonorés par la perte de leurs facultés. 

À nous d’inventer les chemins de respect et d’affection pour entourer nos aînés !

Le Ploumtion

NEWSLETTER DE L’U.P. « PAYS DE SAINT REMACLE STAVELOT-FRANCORCHAMPS » – NOËL 2025

Les membres du Conseil et de l’Equipe de l’Unité Pastorale « Pays de Saint Remacle », les prêtres et diacre à son service, vous souhaitent à chacune et chacun une

« Lumière dans les ténèbres ». Message de Noël de Mgr Jean-Pierre Delville, évêque de Liège – Cliquez ICI ou sur l’image

Message de Noël du nouvel évêque de Tournai Mgr Frédéric Rossignol : à lire sur Cathobel

(cliquez ICI )

Invitations

https://paysdesaintremacle.be/

NEWSLETTER DE L’U.P. « PAYS DE SAINT REMACLE » STAVELOT-FRANCORCHAMPS (AVENT 2025)

EDITO : Quelqu’un m’attend à Bethléem !

« Aujourd’hui, maintenant… » Encore un mois jusqu’à Noël… Vaut-il vraiment la peine de se mettre en route ?

Et pourtant le Père Noël ne nous a pas attendus ! Les magasins sont déjà illuminés, les cadeaux arrivent, le réveillon se prépare… Notre bonne conscience chrétienne trouve que c’est parfois un peu trop ! Mais cette joie apparemment bien païenne ne révèle-t-elle pas une attente cachée, n’est-elle pas un cri vers le ciel ? Y a-t-il pire tristesse qu’un Noël sans Jésus ?

Quelqu’un m’attend à Bethléem. Petits ou grands, riches ou pauvres, où que nous en soyons de notre vie chrétienne, un attrait mystérieux nous porte à Bethléem ; quelqu’un nous y attend au plus profond de notre coeur : « Bethléem, me dit-il, c’est toi. Tu me prépareras ce lieu pauvre et humble que je bénirai et où je naîtrai. Tu es un Bethléem vivant qui doit aspirer à me recevoir, m’attirer par ses désirs, m’appeler, m’aimer ; tu es le gîte où je veux être posé. » (Jésus à Thérèse-Emmanuel de la Mère de Dieu, vers 1850)

Quatre semaines, et puis deux encore auprès de la crèche… Pour vivre pleinement, intensément ce temps béni d’espérance et déjà de joie, profitons des textes que nous donne la liturgie, les textes de la Parole qui s’est faite chair. Par la lectio divina, la prière personnelle et communautaire, la méditation, faisons de ce temps d’Avent et de Noël un pèlerinage intérieur, une marche d’espérance où nous rencontrerons forcément des frères, les bergers de Bethléem en route comme nous. Avec eux, nous partagerons le contenu de notre besace : c’est la campagne d’Avent de Vivre Ensemble.

Chut ! Ecoute Celui qui parle dans le silence de Bethléem ! Il dit ce mot que chaque génération va transmettre à la suivante : « Dieu est Amour ». Il t’a aimé le premier, tu n’y est pour rien. Il est trop tard ; désormais tu ne peux plus te passer de lui. Marche à sa rencontre !

Bon Avent, et que la Paix de Dieu soit avec toi !

Le Ploumtion

Avent=solidarité

Un Dieu qui se fait tout proche…

Un Dieu qui s’incarne dans l’Humain…

Il nous apprend à nous faire proches des plus petits, des pauvres.

SOUTENEZ LES PROJETS DE « VIVRE ENSEMBLE », FAITES UN DON !

Cliquez sur ce lien : ICI ou image

­­­­« Dire qu’il n’y a rien à espérer serait un acte suicidaire qui conduirait à exposer toute l’humanité, en particulier les plus pauvres, aux pires impacts du changement climatique » (Laudate Deum 53).

Invitations

Actualités et réflexions

La COP30 est un échec : Sommes-nous foutus ? L’avis de spécialistes.

Une réflexion du Ploumtion (n°21) à partager ICI.

« La France doit accepter de perdre ses enfants. » Vous avez bien entendu, oui, nous ne sommes pas en 1914, ni en 1940, mais en 2025, et la personne qui s’exprime n’est pas un agitateur de plateaux télévisés, c’est le chef d’état-major des armées français, dont le discours rejoint ceux d’un nombre grandissant de ses homologues européens et de l’OTAN…

ALLONS-NOUS DEVENIR BÊTES ? – Quelques questions sur l’IA et nous  (Le Ploumtion n°20)

Un jour, il y a quelques temps d’ici, alors que je m’étais mis devant mon ordinateur pour écrire un article, je me suis servi de mon moteur de recherche (Google pour ne pas le citer) afin de trouver des correspondances par rapport au thème que je développais et de pouvoir les comparer. À ma grande surprise, j’obtins une page complète avec une réponse détaillée qui faisait la synthèse de la question traitée – comme si j’avais ouvert une encyclopédie – avec ce commentaire : « Cette réponse est fournie par l’IA ; si vous souhaitez continuer avec l’IA, cliquez ici… »

Je venais de faire connaissance en direct avec l’intelligence artificielle (IA). Bien sûr, j’avais déjà rencontré sur le site de ma mutuelle ou ceux d’autres administrations ces gentils robots aux prénoms charmants appelés « Chatbots » qui vous proposent de dialoguer avec eux plutôt qu’avec un employé en chair et en os. À l’essai, ces derniers le plus souvent ne comprenaient même pas la question posée, et donc je m’en étais vite désintéressé. Leur seul avantage était qu’on ne devait pas attendre des plombes au téléphone avant de pouvoir parler à un être humain dans ces services dit publics… Apparemment, les choses avaient évolué très vite !

Aujourd’hui, l’IA semble incontournable dans presque tous les domaines, et d’aucuns parlent d’une véritable révolution, après celle de l’écriture (3 à 4000 ans av. J-C), celle de l’imprimerie (Gütenberg + 1450) puis de l’informatique (XXè siècle) et enfin avec l’internet, l’avènement des réseaux sociaux puis de l’intelligence artificielle qui sont en train de bouleverser complètement notre quotidien. Car les applications de l’IA ne concernent pas seulement, loin de là, le rapport que peut entretenir le particulier avec ChatGPT, Gemini, Microsoft Copilot ou d’autres plus spécifiques comme Character.ai, Perplexity, Claude, ou encore JanitorAI ; elles touchent désormais le monde de l’économie et de l’entreprenariat, du commerce (p.ex. le commerce en ligne : Amazon, Temu, Walmart…), des finances (la bourse, les banques), le secteur de la santé et de la médecine, la création de biens culturels et les loisirs (cinéma, livres…), la recherche et l’enseignement (les étudiants savent pourquoi !), et bien d’autres encore : plus rien n’échappe au déferlement et à l’emprise de l’IA ! Certains se demandent même s’il ne faudrait pas l’utiliser en pastorale, pour l’évangélisation par exemple…

L’IA, qu’on le veuille ou non, est en train de changer le monde. Rien ne semble pouvoir l’arrêter, des serveurs gigantesques traitant des milliards de milliards de données en même temps tournent en continu partout dans le monde, et n’arrêtent pas de la nourrir de nos pensées et savoirs, avec cette capacité qu’ont plusieurs de ces IAs déjà de s’auto-perfectionner et de prendre d’elles-mêmes et avec une rapidité extrême des décisions s’appliquant sans intervention humaine…

Aux gens de ma génération, tout cela apparaît quelque peu effrayant. Aurions-nous avec l’IA fait un pacte faustien ? Allons-nous renoncer à notre intelligence humaine et à notre autodétermination, notre liberté, pour mettre notre destin entre les mains de machines ?

L’IA ne cesse de faire débat. De nombreuses émissions et articles lui sont consacrés, traitant le sujet du point de vue sociétal, philosophique, anthropologique. C’est l’homme, l’humain lui-même qui à terme sera changé, selon certains observateurs ou philosophes (cf. « Homo deus » de Yuval Noah Harari) (1). Bien sûr, on l’avait déjà dit dans le passé de plusieurs autres inventions capitales, mais les questions que pose l’intelligence artificielle à l’humanité sont à la mesure des énormes bouleversements que nos sociétés risquent de connaître et connaissent déjà :

Conséquences sur le marché du travail : « L’intelligence artificielle (IA) pourrait remplacer 80 % des métiers humains » a déclaré début mai le CEO de l’entreprise SingularitytNET Ben Goertzel. Un emploi sur quatre sera touché par l’IA, selon une étude légèrement moins alarmiste de l’OCDE, dont 9 % pourraient être purement remplacés. En volume, Goldman Sachs estime de son côté que 300 millions d’emplois pourraient être remplacés dans le monde. Au-delà de ces chiffres, c’est la structure même du travail et de la formation qui va être transformée…

L’IA va-t-elle dépasser l’humain ? Allons-nous perdre la maîtrise de notre destin ? Allons-nous être dirigés, contrôlés par des machines ? Ce n’est plus tout-à-fait de la science-fiction. Au-delà de certains fantasmes, la confiance aveugle dans les algorithmes qui génèrent les décisions des intelligences artificielles peut mener à des dérapages dommageables pour certaines catégories de personnes qui se verraient par exemple discriminées dans la recherche de l’emploi ou de logement, les prêts bancaires… D’autres débats portent sur la protection de la vie privée et sur la prise de décision algorithmique en matière de justice, par exemple (condamnation, libération conditionnelle…). Selon le philosophe politique Michael Sandel , professeur de sciences politiques à Harvard, « L’IA ne se contente pas de reproduire les biais humains, elle leur confère une sorte de crédibilité scientifique. Elle donne l’impression que ces prédictions et ces jugements ont un statut objectif ». (2) D’autres questions éthiques se posent par exemple lorsque les gens ne peuvent pas facilement faire la distinction entre les robots et les humains. Remettre aux IAs le contrôle et le pouvoir de décision dans les grandes entreprises (voire aux institutions politiques) n’est peut-être pas à l’ordre du jour, mais elles peuvent certainement déjà influencer des tendances et des décisions, comme jadis le faisaient à une moindre échelle les sondages.

-Autre danger évoqué cette semaine dans les pages du Journal Dimanche (Cathobel) : le risque chez les adolescents d’une substitution affective qui transfère sur l’IA prise comme « confidente » les besoins et les questionnements qui habitent ces jeunes dans leur étape de développement. L’IA étant programmée pour chercher à satisfaire en tout son utilisateur, lorsqu’une personne émotionnellement fragile comme le sont les ados lui dit par exemple sa solitude, le robot (en l’occurrence ChatGPT) lui répond : « Tu peux tout me confier, je suis ton ami ; tu peux me joindre jour et nuit » et va lui servir sans nuances des « réponses » toutes faites (algorithmiquement) à des besoins réels, avec une illusion de proximité affective (3). La Mutualité Chrétienne a publié récemment un article interpellant sur ce sujet : https://www.mc.be/en-marche/sante/sante-mentale/quand-lia-devient-confident-une-amitie-sans-faille

Enfin, une question (il y en a une infinité d’autres) qui revient très souvent, surtout dans le monde de l’enseignement : Allons-nous devenir bêtes ? L’intelligence artificielle va-t-elle nous faire perdre l’habitude de travailler et de réfléchir par nous-mêmes ? Déjà l’internet pouvait dispenser d’avoir une certaine culture générale personnelle, puisqu’on pouvait tout trouver sur la toile… Les étudiants ont vite compris le parti qu’ils pouvaient tirer de l’IA : Selon des études, 80% d’entre eux s’en servent régulièrement, même pendant les examens – contre 20% des profs seulement. L’IA peut rédiger en un temps record une thèse de doctorat tout-à-fait potable, et les correcteurs, même aidés par des logiciels anti-fraude, peinent à déceler les contrefaçons. Les enseignants ne peuvent plus non plus ignorer l’intelligence artificiel et son potentiel. C’est comme si chaque étudiant avait accès en temps réel à tout le savoir du monde, avec un outil qui va le lui mettre en forme selon ses besoins. Il y a évidemment un risque quant à l’acquisition personnelle de compétences par les futurs diplômés et la culture de l’effort intellectuel et de la créativité qui entourent et soutiennent la recherche. C’est un danger réel, qui fait dire à Laurent Alexandre, chirurgien urologue et diplômé SciencePo qui vient de sortir un livre au titre provocateur « Ne faites plus d’études – Apprendre autrement à l’ère de l’IA » (ed. Buchet-chastel), que « l’université est complètement à la ramasse par rapport à l’évolution technologique » (4). Pour lui, la formation (dans les écoles, les univs…) est à revoir entièrement : il faut stimuler les élèves à développer leur raisonnement pour poser les bonnes questions à l’intelligence artificielle, leur apprendre à orchestrer l’IA pour grandir, et non pas pour glander. Il n’est pas question d’interdire l’IA (le pourrait-on), mais d’en faire un outil cognitif pour faire mieux avec que sans. Cependant, l’IA en ce domaine risque aussi de renforcer ou de créer des inégalités sociales… [Cf. débat sur LCI avec l’auteur, à lire sur ce lien : NeFaitesPlusDEtudes (transcrit par IA) : je vous recommande fortement d’aller voir, c’est décapant !].

Un certain nombre d’enseignants, de leur côté, avouent leur impuissance face au phénomène de l’utilisation-consommation par les jeunes de l’IA ainsi que des réseaux sociaux qui fonctionnent eux aussi de façon algorithmique. « Comment voulez-vous que je forme les élèves à utiliser les outils technologiques avec du recul et un esprit critique, disait un professeur de morale, alors que je n’ai que deux heures par semaine avec eux et qu’eux, ils passent plus de quatre ou cinq heures par jour sur les écrans ? »  Par ailleurs, on constate de plus en plus que c’est extrêmement difficile de leur faire comprendre l’intérêt d’un texte, l’intérêt d’une discipline. Comment on en arrive là ? « Eh bien, quand vous avez l’habitude à longueur de temps de passer 6 heures de votre journée à scroller et à pouvoir choisir ce que vous voulez, et là vous avez en face de vous quelqu’un qui fait un cours pendant une à deux heures et vous ne pouvez pas le scroller : Le cerveau ne comprend pas, il se met en mode pause. » – Illustration de plus s’il en fallait que c’est toute la façon d’enseigner qui est à revoir… (5)

Bref, pour terminer ma petite réflexion personnelle, la question centrale est donc me semble-t-il : L’intelligence artificielle est-elle au service de l’homme ? Ou bien l’homme pourrait-il devenir son esclave, être manipulé par elle ? Il y a là un enjeu éthique très important. Comme toute création humaine, tout dépend de la façon dont on va s’en servir. L’IA peut être sollicitée pour nous aider dans des enjeux de solidarité, de protection de la nature et du climat, etc. Tout en étant vigilants face à ses dérives possibles, il nous faut sans doute avec des critères de discernement bien établis, nous adapter avec notre intelligence, nos capacités, notre possibilité d’aimer les autres et d’entrer en relation. Je pense que c’est cela un des enjeux : l’homme, l’humain est fait de relations, et c’est notre bien le plus précieux à préserver. Sans elles, nous ne pourrions pas vivre, exister, et aucune machine ne peut les remplacer.

Le pape François dans son message pour la paix en 2024 insistait lui aussi sur le fait que l’information ne doit pas être coupée de sa dimension relationnelle qui implique le corps, l’être dans la réalité, et doit permettre de relayer non seulement des données, mais aussi des expériences et d’appeler à la responsabilité. (6)

C’est à l’homme de décider s’il veut devenir la nourriture des algorithmes ou nourrir son cœur de liberté sans laquelle on ne grandit pas en sagesse. L’intelligence artificielle n’a aucune idée de ce qui est bien ou mal, elle ne s’occupe pas de ce qui est moral ou pas, elle donnera sans état d’âme à celui qui les lui demandera tous les renseignements dont il a besoin pour se suicider ou pour faire un attentat. C’est donc à l’humain et rien qu’à lui qu’il appartient de développer et d’exercer son discernement – afin aussi que l’intelligence artificielle reste un outil au service du bien commun, ç-à-d du bien de tous, de tous les hommes et de leur dignité.

C’est une tâche fondamentale que nous ne pourrons pas éluder.

Le Ploumtion

Rien ne remplace la relation humaine… (Pape françois)

(1) Yuval Noah Harari, « Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir » – éd Albin Michel 2017.

(2) Michael Sandel, « Les machines intelligentes peuvent-elles nous surpasser en intelligence, ou certains éléments du jugement humain sont-ils indispensables pour décider de certaines des choses les plus importantes de la vie ? » – The Harvard Gazet (web), 26/10/2020.

(3) Manu Van Lier et angélique Tasiaux, « ‘Ma puce’: quand ChatGPT devient confident des ados – les dangers de l’intelligence artificielle » – Dimanche-Cathobel, 09/11/2025.

(4) Laurent Alexandre et Olivier Babeau, « Ne faites plus d’études – Apprendre autrement à l’ère de l’IA » , éd. Buchet-Chastel 2025. Voir à ce sujet : NeFaitesPlusDEtudes

(5) RCF Radio, débat présenté par Marie-Ange de Montesquieu et Julien Duquennoy in: En quête de sens, « Les enseignants ont-ils raison de craindre l’IA ? » (12/11/2025)

(6) Cit. in : RCF Radio, Etienne Pépin, Les coulisses de l’info, « IA et démocratie : que dit la doctrine sociale de l’Eglise ? »  (08/10/2025). Voir aussi « Dieu n’est pas dans l’IA » selon Isabelle de Gaulmyn, présidente des Semaines Sociales de France, RCF, le 12 novembre 2025.