
Cette semaine, du 26 au 29 septembre, le pape François reprendra son bâton de pèlerin pour effectuer une visite pastorale (très ?) attendue en Belgique, à l’occasion des 600 ans de la KUL-UCL de Louvain. Le public catholique belge a réagi de façon assez contrastée, beaucoup disent ne pas se déplacer à Bruxelles pour la messe finale au stade Roi Baudouin (35.000 places distribuées), contrairement aux grands déplacements de foule auxquels on avait assisté lors de la première venue du pape Jean-Paul II en 1985 (100.000 personnes à Koekelberg, 180.000 à Gand, plusieurs dizaines de milliers à Banneux…), laquelle avait revêtu un aspect plus pastoral dans les différents diocèses. N’empêche que c’est un événement qui aura un retentissement sur la vie de notre Eglise et la perception qu’elle donne d’elle-même à l’extérieur.
Là où François est certainement attendu, c’est sans aucun doute sur le sujet douloureux des abus sexuels dans l’Eglise, et que les médias ont largement mis en exergue : la parole des victimes sera directement entendue par le pape, au travers d’une rencontre personnelle (et discrète) avec une délégation de victimes belges. Probablement le pape aura-t-il l’occasion de s’exprimer à ce sujet lors de ses interventions ou homélies. Beaucoup parmi ces victimes souhaitent d’ailleurs le voir prononcer une demande de pardon et une reconnaissance de faute au nom de toute l’Eglise, pour toutes les victimes passées et présentes, chez nous et dans le monde. Le fera-t-il ? C’est possible – car si ces abus ont bien été commis par des personnes particulières et qui doivent être jugées en tant que telles, l’institution Eglise, elle, peut être considérée comme coupable d’avoir laissé s’installer les conditions favorables pour que de tels actes criminels aient lieu, et surtout d’avoir cherché à les minimiser ou à les occulter, et de n’avoir pris que tardivement des mesures – souvent jugées insuffisantes – pour empêcher leur commission à l’avenir. En tout cas, chacun – y compris chez les catholiques – attend du pape François une parole forte qui soit source de libération, de guérison et de reconstruction, ce qui implique une nécessaire reconnaissance du mal commis et, au-delà de la compassion envers les victimes, un engagement vers une indispensable transformation des fonctionnements internes de l’Eglise.
Comment l’Eglise de Belgique – et l’Eglise universelle – pourra-t-elle surmonter ce cataclysme traumatisant qu’a provoqué dans les consciences des croyants et des autres toutes ces révélations de ces dernières années ? On a l’impression que cela ne doit jamais finir : les récentes divulgations concernant l’Abbé Pierre ajoutent encore de la consternation, sinon de la révolte devant l’incroyable, l’innommable.
Pour reprendre le Frère dominicain Laurent Mathelot entendu dimanche sur RCF-Belgique (« Décryptages »), qui répondait aux questions de la journaliste : Arriverons-nous un jour à bout des histoires de prédateurs ? Est-ce qu’on doit s’attendre à ce que chez toutes les grandes figures de l’Eglise on découvre après leur décès des affaires comme cela ? – Laurent Mathelot souligne que, en effet, » c’est toujours ‘tomber de haut’ pour chaque cas, chaque cas est toujours une déception humaine et l’humanité qui tombe de haut. C’est le cas de l’abbé Pierre, qui chute de son piédestal, et c’est le cas aussi de tous ceux qui l’y avaient mis. Il y a tellement de cas, c’est vrai ; on se dit alors « un de plus, malheureusement » et on finirait peut-être par s’habituer à ce genre de révélation : c’est certainement ce qu’il ne faut pas faire. «
Comme de se résigner au fait que l’on découvre des cas et ça devient finalement « normal » : c’est toujours anormal ! Maintenant, dit-il, « je pense qu’il y a des gens très honnêtes dans l’Eglise et qu’ils sont la majorité ; mais certainement, on en trouvera encore de ces prédateurs à mesure qu’on participera à ce phénomène de mise sur un piédestal de quiconque. Nous sommes tous faillibles et il n’y a pas de place pour l’adoration, l’adulation de quiconque dans l’Eglise. Mais il reste bien des personnes très humbles dans l’Eglise, potentiellement des saints, et dont on découvrira la grandeur de cœur ; et on ne découvrira que ça. Bien sûr, il y aura toujours du péché et des pécheurs tant qu’il y aura des hommes (et des femmes car l’inceste féminin est encore un grand tabou), et c’est bien pour cela que des ‘kyrie’ seront toujours priés à la messe, mais tout le monde peut tomber dans la violence un jour et devenir un agresseur. Le danger est plus grand quand on est dans une situation d’aura, de pouvoir (et même un pouvoir sacré, comme chez les clercs), où il est facile de mettre la main sur des personnes en situation de fragilité. »
Maintenant, concernant la réaction d’Emmaüs et celle du Vatican qui est assez tardive – car on sait qu’ils savaient, en tout cas pour ce qui est du pape, depuis 2007 (année du décès de l’Abbé Pierre), Laurent Mathelot estime que c’est une réaction ‘a minima’ : oui, ils ont mis les documents à disposition de qui voulait rechercher ; oui, ils ont mis en place des centres d’écoute et proposé des dédommagements ; mais ils ont d’abord gardé le silence. Aujourd’hui, la réaction doit être plus forte, dit Laurent Mathelot. En particulier tout le discours qui se centre toujours sur la personne de l’Abbé Pierre : aujourd’hui, ce sont les victimes qui doivent parler, il faut que ce soit elles qui racontent leur histoire. Il faut que ces victimes puissent livrer leur propre témoignage, toutes celles d’Emmaüs mais aussi de l’Eglise de France, de Belgique… La question du silence des victimes est une question très complexe ; les victimes de viol sont elles-mêmes dans un grand silence qui peut durer longtemps. Il y a un état de sidération. Il y a des gens qui n’ont parlé qu’après 60 ans ou avant leur mort. On ne doit pas non plus ignorer la sidération, la consternation de ceux qui découvrent les faits – en particulier quand on est un chrétien engagé dans une association comme Emmaüs et qu’on trouve que celui que toute l’association et le monde idolâtrait, que cet homme idéalisé a failli – il faut donc nuancer la question du silence, mais il faut aussi permettre aux victimes de rompre le silence en se libérant du poids de la honte et de la culpabilité ressenties, afin que la honte change de camp.
En cela donc, la démarche du pape François qui a accepté de rencontrer les victimes d’abus lors de sa visite en Belgique est certainement positive ; sera-t-elle suffisante ? Tout dépendra de la suite que l’Eglise-institution donnera à cette crise de la violence intra-ecclésiale qui n’est pas qu’un épiphénomène accidentel mais révélateur d’un profond dysfonctionnement. Encore trop masculine et méfiante par rapport aux femmes et au féminin, mal engoncée dans son discours sur la sexualité, trop strictement hiérarchisée et pas assez fraternelle – sororelle! , l’Eglise de demain devra s’interroger sur son rapport à l’humain et à la vie pour ne pas recréer des situations de dépendance néfastes et potentiellement abusives.
Bienvenue donc, cher pape François ! Mais ce thème ô combien important pour que les catholiques retrouvent leur confiance et espoir en l’avenir de l’Eglise, ce thème ne doit pas éclipser tous les autres sujets que l’Esprit Saint vous suggérera d’aborder ! Et ils sont certes nombreux et pressants en ce premier quart du XXIè siècle…
Abbé Bernard Pönsgen

Merci Bernard pour cet article qui nous éclaire.