L’ESPERANCE AVEC BERNANOS – message du Ploumtion n°4

« Qui n’a pas vu la route, à l’aube entre deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est que l’espérance. »

En titillant ma plume ce matin, je me suis rappelé ce texte magnifique de Georges Bernanos, dont les phrases sont serties comme des diamants sur une broche avec l’éclat de la vérité et la solidité de la franche sincérité – phrases qui d’ailleurs ne s’adressent pas qu’aux chrétiens, mais qu’un chrétien devrait sinon connaître par cœur, au moins les méditer souvent !

Voici d’autres perles du même auteur, bien appropriées pour nous aider à approfondir le thème de ce Jubilé : L’ESPERANCE. Je ne les commenterai pas, elles se suffisent à elles-mêmes. Et si nous en choisissions une pour chaque jour, comme une rumination de carême ?

Georges Bernanos (1888-1948)

« L’espérance est une détermination héroïque de l’âme, et sa plus haute forme est le désespoir surmonté. »

« On croit qu’il est facile d’espérer. Mais n’espèrent que ceux qui ont eu le courage de désespérer des illusions et des mensonges où ils trouvaient une sécurité qu’ils prennent faussement pour de l’espérance. »

« L’espérance est un risque à courir, c’est même le risque des risques. L’espérance est la plus grande et la plus difficile victoire qu’un homme puisse remporter sur son âme… »

« On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité, au prix de grands efforts. Pour rencontrer l’espérance, il faut être allé au-delà du désespoir. Quand on va jusqu’au bout de la nuit, on rencontre une autre aurore. »

«  Le démon de notre cœur s’appelle « À quoi bon ! ». L’enfer, c’est de ne plus aimer. »

« Les optimistes sont des imbéciles heureux, quant aux pessimistes, ce sont des imbéciles malheureux. » (*)

« Neuf fois sur dix, l’optimisme [différent de l’espérance] est une forme sournoise de l’égoïsme, une manière de se désolidariser du malheur d’autrui ou de faire l’autruche. » « Ça ira mieux demain » n’est souvent qu’une variante bien dissimulée d’« après moi, le déluge ».

« On ne saurait expliquer les êtres par leurs vices, mais au contraire par ce qu’ils ont gardé d’intact, de pur, par ce qui reste en eux de l’enfance (**), si profond qu’il faille chercher. Qui ne défend la liberté de penser que pour soi-même est déjà disposé à la trahir. »

« Si l’homme ne pouvait se réaliser qu’en Dieu ? – si l’opération délicate de l’amputer de sa part divine – ou du moins d’atrophier systématiquement cette part jusqu’à ce qu’elle tombe desséchée comme un organe où le sang ne circule plus – aboutissait à faire de lui un animal féroce ? ou pis peut-être, une bête à jamais domestiquée ? Il n’y a qu’un sûr moyen de connaître, c’est d’aimer. »

« Le grand malheur de cette société moderne, sa malédiction, c’est qu’elle s’organise visiblement pour se passer d’espérance comme d’amour ; elle s’imagine y suppléer par la technique, elle attend que ses économistes et ses législateurs lui apportent la double formule d’une justice sans amour et d’une sécurité sans espérance. »

– Ça vous va ? Il y a de quoi moudre dans sa tête et dans son cœur, n’est-ce pas ! Si vous n’en êtes pas fatigué – c’est mon cas, j’adore ! – je vous conseille encore cet autre texte ci-dessous, qui lui n’est pas découpé. Il est tiré d’une autre œuvre du grand Georges Bernanos, Les enfants humiliés. On ne peut s’empêcher de faire des liens avec les situations concrètes et injustes dans lesquelles le monde actuel s’enfonce aveuglément et à corps perdu. Vous trouverez sur wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Bernanos) une notice biographique de l’écrivain, décédé en 1948, un « géant des lettres » et un visionnaire engagé dont les œuvres m’ont accompagné durant mes études…

« L’espérance, voilà le mot que je voulais écrire. Le reste du monde désire, convoite, revendique, exige, et il appelle tout cela espérer, parce qu’il n’a ni patience, ni honneur : il ne veut que jouir et la jouissance ne saurait attendre, au sens propre du mot. L’attente de la jouissance ne peut s’appeler une espérance, ce serait plutôt un délire, une agonie. D’ailleurs, le monde vit beaucoup trop vite, le monde n’a plus le temps d’espérer. La vie intérieure de l’homme moderne a un rythme trop rapide pour que s’y forme et mûrisse un sentiment si ardent et si tendre. Il hausse les épaules à l’idée de ces chastes fiançailles avec l’avenir. […]

L’espérance est une nourriture trop douce pour l’ambitieux, elle risquerait d’attendrir son cœur. Le monde moderne n’a pas le temps d’espérer, ni d’aimer, ni de rêver. Ce sont les pauvres gens qui espèrent à sa place, exactement comme les saints aiment et expient pour nous. La tradition de l’humble espérance est entre les mains des pauvres, ainsi que les vieilles ouvrières gardent le secret de certains points de dentelles que les mécaniques ne réussissent jamais à imiter. Croyez-vous que puisse être perdu à jamais le travail de ces diligentes, de ces silencieuses abeilles, avec le miel qui déborde de leurs ruches ? Oh ! Bien sûr, personne ne se pose la question parce que la terre est encore aux brutes polytech-niques, mais le jour viendra — ce jour n’est-il pas venu déjà ? Ne sentez-vous pas sur votre front, sur vos mains, la première fraîcheur de l’aube ? —, le jour viendra où ceux qui courent aujourd’hui, hallucinés, derrière des maîtres impitoyables, les maîtres féroces qui prodiguent la vie humaine comme une matière de nul prix, bourrent de vie humaine leurs forges et leurs fourneaux, s’arrêteront épuisés, sur la route qui ne mène nulle part.


Hé bien, alors — mais pourquoi le dire ? — la parole de Dieu sera peut-être accomplie, les doux posséderont la terre simplement parce qu’ils n’auront pas perdu l’habitude de l’espérance dans un monde de désespérés. Ils posséderont la terre, pas pour longtemps ; ils l’auront possédée et ne s’en seront peut-être pas même aperçu, leur masse innocente aura fait pencher la balance, renversé l’équilibre du monde. Vous trouvez ces mots trop grands ? Écoutez-moi bien, ils ne le sont pas encore assez. Vous vous croyez les maîtres de l’opinion universelle, et vous n’en avez exploré que la part la plus accessible, vous êtes les maîtres de l’opinion universelle comme Christophe Colomb débarquant aux Bahamas se croyait maître des Indes.

Et d’ailleurs, permettez-moi de vous le dire, votre colossale machine publicitaire, dans les premières années de sa mise en marche, n’a fait que remuer l’opinion, l’agiter, la brasser. Vous avez appelé les peuples au profit. Mais, à présent, il vous faut agir. Vous avez promis la liquidation d’une société dont vous dissipiez d’ailleurs effrontément les réserves, et les imbéciles continuent à calculer les profits d’une telle opération, alors que vous savez déjà qu’elle ne laissera qu’un passif immense. Alors, il vous faudra créer.

Nous vous avons vus fiers d’une philosophie : celle qui n’accorde à l’homme, à ce bipède, qu’un mobile : l’intérêt ; qu’un dieu : le bonheur ; et qu’une mystique, celle de l’instinct. L’expérience va nous dire ce qu’elle vaut. Vous avez pu jeter bas une société [chrétienne], mais vous n’en reconstruirez pas une autre avec cette espèce d’hommes. Ce que vous aurez abattu, elle le relèvera derrière vous, une fois, dix fois, cent fois, elle ramassera inlassablement tout ce que vous aurez laissé tomber, elle vous le remettra dans la main en souriant. L’image que vous vous faites de la vie est devenue si grossière à votre insu, que vous croyez avoir trouvé dans la violence le dernier secret de la domination, alors que l’expérience démontre chaque jour que l’humble patience de l’homme a constamment mis en échec, depuis des millénaires sans nombre, les forces hagardes de la nature. Vous ne triompherez pas de la patience du pauvre ! »

(Georges Bernanos, Les enfants humiliés. Journal 1939-1940. Première parution en 1949. Gallimard, collection Folio.) 

Paroles prophétiques ! 85 ans plus tard et sous la tyrannie des réseaux sociaux et du « prêt-à-penser » d’une société technocratique et cupide, sourde à tout ce qui n’est pas elle-même, une année Sainte, une année de l’espérance, nous invite à une libération, un nouveau regard sur nos frères en humanité. Quelle grâce !
Et si nous prenions l’Evangile au sérieux, avec Georges ?

«  Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de toute joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d’espérance par la puissance de l’Esprit Saint ! » Rom15,13

Le Ploumtion

(*) NOTE: « Imbécile heureux ou malheureux ? » La vision de Bernanos n’est pas déprimante, pour qui fait l’effort de la comprendre. Chez Bernanos, le refus de l’optimisme (béat) n’était pas abandon de poste, mais conscience de l’effort nécessaire pour s’engager dans le combat et mise en garde contre l’illusion des inconscients qui ne doit pas être confondue avec la véritable espérance. Bernanos lui-même notait que « l’optimisme d’un malade peut faciliter sa guérison ». Il s’empressait toutefois d’ajouter qu’il peut aussi bien accélérer sa mort, « s’il l’encourage à ne pas suivre les prescriptions du médecin ». 

(**) … « Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. »

Georges Bernanos

Les Grands cimetières sous la lune (1938)

4 réflexions au sujet de « L’ESPERANCE AVEC BERNANOS – message du Ploumtion n°4 »

  1. Avatar de Francis GodfroidFrancis Godfroid

    Merci Bernardos pour tes messages. Je les empile sur d’autres que j’estimais déjà un petit peu de trop. La ReTeBoeuf, ReuTeuLeu… tous les médias reu teu leu visés n’ont de cesse que de nous gaver pour que nous inciter à paniquer, à consommer, à ne reproduire que ce que nous entendons par crainte du pire. Sache que nous comprenons ton élan d’âme pour essayer de faire parvenir la lumière à toutes et à tous. Suis en tout cas très content que mon petit cours de dactylo ait pu te servir à grand chose dans l’élaboration et dans tes connaissances d’un clavier à tous ces sujets….. »Oui, ça peut toujours servir » C’était dans une question m’adressée au sujet de mon cours alors que nous dînions, toi et le doyen Sevrin au Colllège, l’un à côté de l’autre à l’occasion d’un repas festif. Religion et tant d’autres choses ont servi semble-t-il ……. En 10 frappes aveugle de lettres Allah seconde, reçois les humbles hommages de tous mes élèves qui m’ont remercié pour leurs prises de notes à l’unif avec leur Mac Book ou leur Asus. Bien Allamacronnienne à toi. Francis

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  2. Avatar de bernardponsgenbernardponsgen Auteur de l’article

    Merci Francisss ! Chacun travaille avec les outils qu’il possède. Je pense seulement, avec le pape François (et Bernanos), que le monde aujourd’hui a besoin de « prophètes ». Mais seront-ils écoutés ? En tout cas, ramener l’espérance ! Magnifique mission que j’essaye à ma mesure, modestement, d’assumer…

    Portez vous bien, Marie-Claire et toi ! Bernard

    (p.s. J’ai fait la promo sur mon site de la journée spirituelle à Wavreumont avec Caroline Valentini)

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  3. Avatar de furryab4c1c95f9furryab4c1c95f9

    Merci Ploumtion pour ce 4° volet! Quel cadeau! C’est vraiment ce qu’il faut pour concrétiser le mot ESPERANCE! Car il faut d’autres mots pour donner au mot « ESPERANCE » toute sa valeur chaque jour…Une bonne idée de ruminer chaque jour une phrase, un mot, une photo! Cette route bordée d’arbres est vraiment symbolique et elle m’a toujours fascinée! Maintenant, je peux lui donner un nom: « Espérance » ». Et quel magnifique tableau ou dessin avec ces visages colorés et cette frêle personne qui se laisse emporter vers un ciel tout bleu…Espérance! Sortir du marasme de notre monde…Espérer…

    Merci pour cette nourriture bien concrète de ce jour…pour les jours à venir. (Suzanne Carabin-Diérickx)

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  4. Avatar de furryab4c1c95f9furryab4c1c95f9

     » Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. » Une perle pour moi!

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