
Depuis quelques temps, des livres ou interviews de spécialistes de l’I.A. ou de philosophes comme Yuval Noah Harari et Gabrielle Halpern (autrice de « Intelligence artificielle. Et l’homme créa Dieu » ed. Hermann) que je cite dans cette réflexion, m’ont alerté sur ce qui semble se profiler dans l’évolution du rapport entre l’humain et l’intelligence artificielle, et qui pose question : L’intelligence artificielle va-t-elle finalement remplacer Dieu ?
Ce n’est pas incongru de se le demander, car les attentes vis-à-vis de ce nouveau développement et outil technologique sont telles, qu’il se pourrait qu’on transfère sur l’I.A. des éléments qui appartiennent depuis la nuit des temps au rapport qu’entretient l’humanité avec le divin (au sens large). Cela semble déjà être le cas.
Il y a de plus en plus une projection sur l’intelligence artificielle d’attributs qui autrefois étaient seulement propres à la divinité, à Dieu : l’omniscience, la non-visibilité comme un « esprit divin », la présence démultipliée ou omniprésence, l’accessibilité directe et l’immédiateté, voire même l’omnipotence : Comme Dieu, l’I.A. peut tout, sait tout, voit tout ! Les ‘hallucinations’ ou erreurs fantaisistes et aberrantes qui ont parfois émaillé ses débuts et parfois surgissent encore n’ont pas découragé ses promoteurs-adorateurs. L’humain lui délègue de plus en plus de secteurs de son existence : Non plus seulement l’exécution de tâches fastidieuses et chronophages qui demandent beaucoup de calculs et de recherches, mais il lui confie aussi des domaines qui lui étaient auparavant réservés – et qui faisaient souvent l’objet d’une « confrontation en miroir » avec un spécialiste : par exemple, la recherche d’un partenaire en amour et l’évaluation des compatibilités, la gestion de la vie familiale, des relations sociales ou de travail, la santé et la maladie avec la recherche de diagnostic et de traitements, les questions relatives à la quête du sens et de la recherche de solutions aux souffrances psychologiques ou morales, etc. Ce spécialiste (psychologue, thérapeute, médecin, agent matrimonial, conseiller conjugal, coach professionnel, prêtre ou directeur spirituel…) se voit aujourd’hui de plus en plus remplacé par ce confident extraordinaire qu’est l’I.A. : disponible à toute heure du jour et de la nuit, quasiment gratuit (à part certaines ‘offrandes’ qui vont nourrir le dieu I.A., tirées de notre intimité : les données de notre vie personnelle), empathique et toujours à l’écoute, et avec une panoplie de solutions « miracles » auxquelles on ne demande qu’à croire…
Bref, plus besoin d’intermédiaire entre soi-même et Dieu et le bonheur, la santé, le succès : L’I.A. prend leur place, et même se substitue à Dieu. Mieux que Dieu qui lui est le plus souvent silencieux quand on l’interroge (à moins de consulter la Bible mais qui n’est pas un outil très simple et pratique à utiliser, convenons-en), l’I.A., nouvel aruspice ou ‘puissance supérieure’, répond toujours, elle, et ses milliards d’algorithmes fournissent des solutions qui paraissent assez raisonnables et applicables pour le « croyant » qui la consulte. Comme l’écrit Gabrielle Halpern : « Que fait une société face au silence divin ? Elle invente un dieu bavard, accessible 24h sur 24 qui, lui au moins, ne nous abandonnera pas. »
Croyez-vous que j’exagère ? Non, c’est bien en route : Selon certains sondages, une personne sur deux (et chez les jeunes la proportion doit être encore bien plus élevée) préfère désormais interroger une I.A. plutôt qu’un proche, un parent ou un collègue. Comme si l’I.A. possédait plus de sagesse et d’expérience de vie qu’une personne proche qui vous connaît… mais au fond, après tout, l’I.A. ne commence -t-elle pas à me connaître moi aussi avec tout ce que je lui livre sur moi-même ? Peut-être me connaît-elle mieux que moi-même déjà… comme Dieu. Et Juval Noah Harari, auteur de « Homo Deus » (Albin Michel), affirme dans les colonnes du New York Time que « d’ici cinq ans, les I.A. sont susceptibles de devenir des personnes morales dans au moins certains pays ». Pour la première fois, une technologie pourrait posséder des droits et interagir comme un humain (ce qui ne manquerait pas de complexifier radicalement nos systèmes légaux et sociaux).
Si cela peut prêter à sourire chez ceux qui ne connaissent et n’utilisent l’intelligence artificielle que de loin, un grand nombre de scientifiques et la plupart de ceux qui analysent nos sociétés dans leur rapport à la tech sont unanimes à déclarer que l’I.A. est en train de révolutionner radicalement le rapport de l’homme au monde, à lui-même… et à Dieu (avec ou sans majuscule). Le monde de l’enseignement est déjà confronté depuis les débuts de l’I.A. à ce basculement qui après l’internet pourrait rendre la tâche enseignante et l’apprentissage lui-même totalement obsolète… Non seulement le monde de l’entreprenariat et des entreprises a vite compris les potentialités de l’I.A. dans la course à l’efficacité, au rendement et au profit, mais les militaires eux-mêmes cherchent et ont déjà commencé à déléguer à des I.A. -donc à des non-humains- des décisions qu’elles peuvent prendre infiniment plus vite que les humains qui doivent analyser des quantités de données pour évaluer l’intensité d’une menace et programmer une riposte : ça fait évidemment froid dans le dos, surtout si on évoque une menace nucléaire. Apparemment, selon des informations entendues ce matin, l’attaque américaine qui a fait des dizaines de jeunes adolescentes tuées dans une école en Iran au début de la semaine, cette attaque aurait été programmée sur base de renseignements erronés fournis par une intelligence artificielle travaillant pour le Pentagone… Cela ne manque pas de choquer et d’interpeller !
Finalement, pour nous chrétiens, alors que les religions traditionnelles en occident sont toujours davantage en perte de vitesse, et face à l’émergence de cette nouvelle réalité technologique à répercussion culturelle et morale exponentielle pour toute l’humanité (car on ne pourra jamais revenir en arrière, c’est une fait), finalement la question que nous pouvons nous poser est : Est-ce que l’intelligence artificielle va, à terme, remplacer/devenir Dieu ?
Grosse question !
Ainsi que l’écrit Gabrielle Halpern dans son livre, c’est bien d’une question de foi qu’il s’agit. « Ce qui est déroutant avec cet outil, c’est qu’il semble avoir été conçu pour répondre aux angoisses et besoins les plus profonds de l’être humain, comme celui de croire en quelque chose – y compris pour les athées. Hannah Arendt rappelait à quel point les relations humaines sont fondées sur la foi. Elle citait Luther, pour qui Dieu existe parce que les hommes ont besoin d’une personne en qui avoir entièrement confiance. Or, ce n’est pas anodin que l’intelligence artificielle émerge au XXIe siècle. Le XXe siècle a été celui des horreurs : nous avons perdu toute confiance en l’être humain et en Dieu, devenu silencieux. »(G. Halpern, Intelligence artificielle. Et l’homme créa Dieu).
En réalité, la foi que nous accordons à l’IA nous met face à notre perte de foi en Dieu et en l’homme : l’homme en tant qu’être en relation – en communion avec lui-même, avec le monde qui l’entoure et avec un Quelqu’un ou quelque chose qui donne sens à l’univers et que nous appelons Dieu. L’homme, qui veut (comme dans la Genèse) avoir la maîtrise de tout, ne peut pas accepter sa faiblesse et apprendre la démaîtrise, alors il crée un dieu à sa mesure, qu’il peut utiliser – manipuler à sa guise, à l’opposé du Dieu des chrétiens, des juifs ou des musulmans. Ce dieu est l’I.A. On pourrait même avancer qu’elle est l’objet d’espérances messianiques dans le contexte d’effondrement des valeurs et des systèmes politiques, économiques et de la biosphère écologique mondiaux.
Remettriez-vous votre vie entre les mains d’une machine dont l’intelligence n’est humaine qu’en apparence ? Personnellement, moi : non. Je préfère m’en remettre au Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Jésus, plutôt qu’à cette « prothèse d’humanité » comme la décrit Gabrielle Halpern. Me confier à un Dieu que je n’ai pas construit avec mes projections personnelles et qui me déroutera toujours en me faisant vivre des exodes imprévus mais qui me font grandir en tant qu’homme fait pour vivre en relation harmonieuse et paisible avec tout le vivant. L’I.A. au contraire semble avoir condensé en elle en se voulant ‘neutre’ le génie, les qualités mais aussi les tares de tout l’humain : elle peut servir au meilleur, mais aussi au pire comme la langue d’Esope. En tout cas, si elle peut parfois être un bon serviteur, il vaut mieux éviter qu’elle devienne un maître (cf Mt 6,24).
Les religions (dont la chrétienne) devront tenir compte de cette émergence et des modifications apportées par l’intelligence artificielle dans le rapport qu’entretient l’homme avec Dieu, rapport qui risque sinon d’être effacé-remplacé, pour le moins d’être contaminé par un utilitarisme manipulateur orgueilleux rappelant une certaine histoire d’arbre de la connaissance… (Genèse 1).
J’invite ceux qui voudraient approfondir à lire l‘intégralité de l’interview de Gabrielle Halpern dans le cadre de l’émission « Les Grands Témoins » par Louis Defresne sur Radio Notre-Dame : CLIQUEZ SUR CE LIEN.
Le Ploumtion

