
« Seigneur, nous vous prions de continuer à donner au président Trump la force dont il a besoin pour guider notre grand pays. »
Cette prière énoncée par un pasteur évangélique américain le 5 mars dernier n’a pas en soi de quoi nous surprendre, nous qui sommes habitués dans notre pays à ce genre de prière, par exemple lors du « Te Deum », célébration qui a lieu deux fois l’an (le 21 juillet et le 15 novembre). (*)
La différence -elle est de taille-, c’est que chez nous cette intervention religieuse est strictement cadrée et a lieu dans les grands lieux de culte nationaux tels que la cathédrale des Saints Michel et Gudule où elle se déroule en présence de la famille royale et de représentants de la Nation et des différents Pouvoirs. Tandis que la prière que je viens de citer, elle, se passe de plus en plus régulièrement dans le fameux bureau ovale de la Maison Blanche, et ce en présence des caméras de toute la presse qui diffusent ces images dans toute l’Amérique. On peut y voir le Président Donald Trump, assis derrière son bureau, et entouré d’une trentaine de chrétiens nationalistes lui imposant les mains très solennellement au nom du Très-Haut qui lui a confié la mission messianique de redresser le pays et de « rendre à l’Amérique sa grandeur » en rétablissant les lois de Dieu.
Ces images nous choquent, car nous sentons bien la récupération politique qu’il y a derrière ces démonstrations publiques. « Donald Trump est le premier président américain à organiser des prières dans le bureau ovale », confie le reporter de France Télévision A. Filippi. « Depuis un an, les chrétiens nationalistes murmurent à l’oreille du président. Ils se voient comme des soldats de Dieu à la reconquête idéologique de l’Amérique. Au premier rang, Travis Johnson, pasteur évangélique à la Pathway Church, l’un des plus influents. « À ce moment-là, je prie pour qu’il soit fort, courageux. Trump a été institué par Dieu, et Dieu l’utilise comme son instrument. Il y a des milliers de pasteurs qui sont venus à la Maison-Blanche cette année. On parle avec Trump. C’est le président le plus ouvert aux gens de foi que je n’aie jamais vu », raconte-t-il à France Télévisions. »
L’un des premiers décrets de Donald Trump a été d’instaurer un ’bureau de la foi’ à la Maison-Blanche, dirigé par une de ses proches, la pasteure évangélique Paula White-Cane, une télévangéliste qui a fait fortune en vendant des bénédictions Celle-ci vend aussi Donald Trump comme sauveur de l’Amérique « Dire non à Donald Trump, c’est dire non à Dieu », assure-t-elle. « J’ai tous les droits et l’autorité pour déclarer la Maison-Blanche comme une terre sainte », se targue-t-elle.
Il n’est pas douteux que la mise en scène dans le bureau ovale a été savamment travaillée : un Donald Trump béni et adoubé par une armée pasteurs évangéliques. « C’est un combat pour le christianisme, pour les valeurs judéo-chrétiennes, surtout la morale chrétienne. Il y a vraiment un bénéfice mutuel entre nous les évangéliques et le président Trump », explique le pasteur Ken Peters de l’Eglise patriotique du Tennessee.
Evidemment, Trump en attend lui-même aussi de son côté un avantage, à quelques mois des élections de mi-mandat qu’il redoute. Ce n’est pas la première fois que le Président, en difficulté dans sa guerre en Iran et critiqué par une partie de son électorat à cause de l’inflation et du marasme économique dans lequel le pays s’enfonce, se pose en envoyé messianique : des photos travaillées avec l’I.A. circulent, le montrant avec les mains du Christ sur ses épaules, ou encore lui-même revêtu d’une robe rouge et imposant les mains sur un malade au regard plein de reconnaissance et de ferveur… Il aurait cependant été contraint de retirer cette dernière sous la pression essentiellement des chrétiens catholiques scandalisés – mais sa base évangélico-nationaliste reste inébranlable, chauffée à blanc par des pasteurs qui comme Travis Johnson, ne cachent pas leurs intentions : « On n’est pas là pour faire des vaguelettes. On est là pour prendre le pouvoir » ajoute-t-il encore, cité par une journaliste de France Télévision.
Ces chrétiens extrémistes sont infiltrés au plus haut sommet de l’État. Ils ont fait passer des lois anti-transgenres ou anti-avortement, mais sont aussi envoyés en délégation diplomatique officielle et sont des soutiens indéfectibles d’Israël. « Notre rôle n’est pas juste spirituel, mais géopolitique. Et Israël est le seul rempart contre l’extrémisme islamique », estime Travis Johnson qui était justement là à la Maison Blanche quand Benjamin Netanyahou est venu exposer à Trump son plan d’attaquer l’Iran.
Cela n’est pas pour rassurer, n’est-ce pas ? Un Président erratique et influençable à la tête de la plus grande puissance du monde ! Et il n’est pas le seul : autour de lui, des collaborateurs haut placés (placés par lui) ne cachent pas leur ferveur religieuse pour justifier leurs actions. Par exemple, le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, est un chrétien nationaliste convaincu. En témoignent ses tatouages : une croix des croisades, et sur son bras cette inscription « Dieu le veut » à côté d’armes. En pleine conférence de presse sur l’Iran, il cite des versets de la Bible : « Béni soit le Seigneur, mon rocher qui exerce mes mains au combat, mes doigts à la bataille ! ».
On n’ignore pas non plus les sentiments religieux du vice-président J.D. Vance, récent converti au catholicisme, mais un catholicisme plutôt… de combat! (post-libéral). Il serait le favori des nationalistes chrétiens à travers une alliance entre évangéliques et catholiques ultraconservateurs. Parallèlement, certains cadres du gouvernement comme la porte-parole de la Maison Blanche Karoline Leavitt se laissent volontiers filmer en train de prier « Seigneur Jésus, donnez-moi la force ! » avant de parler aux journalistes… Inimaginable chez nous !
Mais même aux « States » où la religion n’est pas un tabou et où l’on donne du « Dieu bénisse l’Amérique » à tous les discours, ce jeu collusif entre le pouvoir politique et les influenceurs religieux sent tellement à plein nez la manipulation que mis à part les milieux complotistes qui voient déjà arriver les cavaliers de l’Apocalypse et la Grande Bataille décisive entre Dieu, son messie D. Trump et le Mal, les chrétiens plus raisonnables commencent à se poser des questions – car se sentant utilisés. On peut espérer un sursaut de conscience, même si rien n’est jamais gagné en cette matière sensible.
La prégnance des influenceurs religieux est extrêmement forte dans les réseaux sociaux et une bonne partie des médias. La force de leur discours réside dans le fait qu’il tiendrait sa légitimité de Dieu lui-même. Cela court-circuite toute opposition, et fait au bout du compte taxer d’anté-christ celui qui remettrait en cause la parole et le rôle du « messie » ainsi dénommé. Même le pape Léon en a fait les frais, en témoigne la récente diatribe qui a eu lieu entre lui et Donald Trump – mais où le pontife catholique a su dire avec résolution sa position face aux divagations de Trump -sans citer son nom- et condamner les orientations indéfendables de son administration, en particulier concernant la politique de l’immigration et la guerre.
La base électorale de Donald Trump reste très forte, soudée par une idéologie politico-religieuse nationaliste qui rappelle par certains côtés les moments les plus sombres de l’histoire. Une grande partie des américains de la middel-class et de la low-class qui se sont vus délaissés et méprisés durant des décennies par la classe dirigeante au pouvoir, garde une rancœur profonde et un très grand sentiment de revanche dont Trump a très bien su jouer. Les pasteurs évangélistes ont réussi à rassembler derrière eux près de 30% des votants américains – avec en plus un redécoupage systématique du territoire imposé pour favoriser les républicains.
Ces chrétiens nationalistes, c’est selon les spécialistes, la base la plus solide de l’électorat de Trump. « Trump sait que ce sont ses électeurs les plus dévoués. Ce sont des gens qui le soutiendront, quoi que Trump fasse. Il peut instiguer un coup d’État, il peut aller envahir un autre pays, ils continueront à le soutenir », analyse Matthew D. Taylor, chercheur associé à l’université de Georgetown (États-Unis), cité par la journaliste Diane Schlienger de France Télévision.
La crise qui s’annonce semble devoir rebattre les cartes, si le ‘messie’ n’arrive pas à réaliser ses promesses alors qu’il se trouve englué dans le conflit iranien et que la situation économique se dégrade à vue d’oeil. Mais la « stratégie Trump » n’a-t-elle pas toujours été la fuite en avant, aveugle et obstinée ? Dès lors, on peut craindre le pire…
Nos Eglises reconnues ne devraient-elles pas être plus promptes à dénoncer fermement et clairement (comme le fait le pape Léon) les interprétations abusives et utilisations manipulatrices de la foi et du message chrétien, qu’elles proviennent de leurs propres rangs ou de l’extérieur ? Chez nous, en Europe, certains courants de droite ou de droite extrême n’hésitent pas à se camoufler sous une coloration de « défense des valeurs (dites) chrétiennes » pour avancer leur propre programme…
Le Ploumtion
(*) Ce serait bien plus étonnant et certainement source de scandale chez nos voisins en France où la séparation des Eglises et de l’Etat est bien plus formelle et incisive qu’en Belgique !







