
Alors que les thermomètres s’emballent une nouvelle fois à quelques jours de l’été, je méditais sur la chance que j’avais d’habiter un appartement qui n’est pas encore transformé en bouilloire comme c’est le cas malheureusement dans certains d’endroits où la température intérieure frôlerait les 30 degrés.
Nos voisins d’Outre-Quiévrain qui prennent la canicule de plein fouet multiplient déjà les consignes pour inviter la population à se protéger de la chaleur. Parmi ces mesures, une a retenu mon attention : Tous les préfets de France ont reçu hier l’ordre du ministre de l’intérieur appelant à renforcer la sécurité dans tous les lieux où se déroulent des manifestations : un déploiement des forces de l’ordre, policiers et gendarmes, qui surprend quand même un peu. En fait, le ministre se base sur une donnée scientifique bien établie, qui prend en compte le fait que lorsqu’ils sont soumis à une élévation de la température qui atteint la limite du supportable, et même déjà avant ce seuil, la criminalité augmente, mais aussi l’intolérance et l’agressivité entre individus ou groupes humains.
Par exemple, le comportement lors de la conduite de voiture est modifié : le non-respect des règles augmente chez un certain nombre de conducteurs, l’incivilité et les injures également… Mais il n’y a pas que dans le domaine de la conduite malheureusement. Dans les manifestations qui rassemblent un grand nombre d’individus (comme les matches de football, les fêtes, etc), il peut y avoir un effet de foule qui multiplie les risques de débordements… et produire de la casse (voitures brûlées, affrontements, vitrines pillées), comme il y en a maintenant tous les étés dans les grandes agglomérations. Les esprits, comme les corps, s’échauffent ! Les débats se font plus virulents, et les attaques ad hominem (personnelles) plus habituelles, même chez nos parlementaires et hommes d’Etat. On s’éloigne de la courtoisie pour ne retenir que les rapports de force qui s’expriment avec brutalité et de façon décomplexée… Les injures sexistes et autres dont Salomé Saqué, journaliste antifa bien connue, a été la cible sur les réseaux sociaux en dit long sur cette tendance qui a l’air de déborder partout (cf la conférence qu’elle a donnée à Spa il y a quelques jours « Comment l’extrême droite menace les droits humains »).
Du coup, je pose une question toute bête : Est-ce que le dérèglement climatique et la montée inexorable de la température mondiale qui passera le seuil des +1,5° c en 2027, +2° en 2050 et potentiellement +5° en 2100 selon le GIEC, avec des pics de chaleurs qui dépasseront systématiquement la barre des 40°, et pourront même atteindre 50° dans certains pays, est-ce que cette cocotte-minute sur le feu n’enclenchera pas en parallèle une montée de l’agressivité chez les bipèdes à gros cerveaux que nous sommes, quand ces derniers se mettront à bouillir ? On dirait que le processus est déjà en marche quand on regarde l’état du monde…
Sûr en tout cas que cela ne facilitera pas la détente, le respect et surtout l’empathie telle qu’elle devrait gouverner tous les rapports humains !
Justement, l’empathie, parlons-en ! Qu’est-ce que l’empathie ? L’empathie est la capacité chez un être humain de percevoir et de comprendre les émotions et les pensées d’une autre personne – tout en gardant une distance émotionnelle. C’est, comme on le dit d’une façon plus simple, la faculté de se mettre à la place d’autrui. Du coup, saisissant son ressenti (sans pour autant s’y identifier), on arrive par l’écoute respectueuse à adapter son propre comportement en manifestant de la compréhension et même de la compassion. Cela mène souvent à l’envie d’aider, de soulager, de se montrer solidaire…
Cela vous semble normal cette façon d’être – une attitude qu’on enseignait jadis au catéchisme et dans la plupart des familles chrétienne : Il faut être gentil, faire attention aux autres, essayer de les comprendre, s’excuser si on leur a fait du mal… Cela vous semble certainement normal !
Eh bien, cela ne l’est plus. En tout cas, plus dans l’Amérique de Trump (et peut-être aussi parfois chez nous).
Dans le monde de Trump – la sphère MAGA, on ne voit dans l’empathie qu’un aveu de faiblesse. La droite y est fermement opposée. Même la gauche s’interroge : dans un monde où prévaut la brutalité, peut-on continuer à faire preuve de compréhension – si on ne veut pas se faire écraser ?
Nous avons gardé de l’Amérique et des américains l’image des braves ‘boys’ qui sont venus à notre secours quand nous étions écrasés sous la botte des allemands. Qui donnaient aux enfants du chocolat et des chewing-gums du haut de leurs half-tracks. Ceux-là pouvaient manifester de la compassion, user d’empathie… Deux générations après, et un certain Trump devenu président pour la deuxième fois, qu’en est-il ? L’Amérique de papa a bien changé. Et l’empathie n’a plus la cote.
Pourtant, elle (l’Amérique) en aurait bien besoin à l’heure où le pays est en proie à de nombreux clivages (politiques, ethniques, religieux, sociaux…) et où la polarisation joue son plein entre factions désormais ennemies et non plus seulement adversaires. La violence prend le dessus dans les rapports sociaux, déjà tendus auparavant. La haine est entretenue, valorisée. Les dérapages musclés et meurtriers, de plus en plus nombreux chez ceux qui sont censés protéger la population. Et à l’international, il n’est évidemment plus question de multilatéralisme, de collaboration, de solidarité, mais uniquement de domination, de sujétion, de menace et d’agression (même à titre « préventif »).
L’Europe – qui de son côté se réarme aussi à marche forcée et cherche encore les chemins de l’unité dans ses propres divisions et la « préférence nationale » valorisée par ses lobbys d’extrême-droite, l’Europe n’échappe pas totalement à ce mouvement de fond qui prône le repli identitaire, le rejet des étrangers, la haine des différences (de genre, de culture, de religion…), etc. Nos démocraties en sont gangrenées, et les extrêmes, quand elles ne gouvernent pas (encore), ont pignon sur rue.
D’où cela vient-il ? Et pourquoi ? Est-ce une tendance lourde inscrite dans l’humain ? Est-ce cyclique ? Est-ce la hausse des températures et les menaces qui pèsent sur l’humanité ? Est-ce la peur de perdre son confort ou ses moyens d’existence, la frustration de devoir changer de mode de vie « à cause des autres »… ? Oui, la tentation est facile de croire qu’il est plus simple de s’en sortir « contre les autres » (en les tenant à distance) « qu’avec eux » et en se donnant la main… L’empathie, dans un pays où l’individualisme prévaut, est ressentie comme un piège, une faute, un péché même comme le proclament des mouvements évangélistes réactionnaires qui n’hésitent pas à tordre les écritures pour étayer, citations à l’appui, leur doctrine identitaire d’exclusion et de rejet (cf. Joe Rigney, « The sin of empathy, Compassion and Its Counterfeits » – Canon Press 2025 ou Allie Beth Stuckey, « Toxic Empathy. How Progressives Exploit Christian Compassion » – Sentinel 2024).
Il s’agit, dans ces milieux traditionnalistes radicaux, de s’engager non plus seulement dans une guerre culturelle, mais dans une véritable croisade ou combat spirituel contre ce que représente l’empathie qui est assimilée dans cette forme de christianisme viril à une féminité coupable (donc un péché) : selon le pasteur Rigney, c’est d’ailleurs justement parce qu’elles afficheraient une trop grande compassion pour la souffrance d’autrui que les femmes ne peuvent pas être ordonnées prêtres – cela les empêcherait de prendre les décisions dures mais ‘justes’ qui s’imposent ! Ainsi le ‘care’ (le soin) qui nécessite de la compassion et qui est naturellement porté par les femmes devient suspect, « anti-viril ».
Les choses peuvent aller jusqu’à défendre ouvertement la haine : ainsi, d’autres nationalistes chrétiens citent les versets 21 et 22 du psaume 139 (ou d’autres semblables) : « Eternel, comment n’aurais-je pas de la haine pour ceux qui te haïssent, du dégoût pour ceux qui s’élèvent contre Toi ? ». Ainsi, la haine devient vertu et les adversaires (comme les démocrates) sont appelés suppôts de Satan !
Que constatons-nous aujourd’hui ? En percolant doucement dans toutes les couches de la société, ce dénigrement ou rejet de l’empathie finit par contaminer en le détruisant le vivre-ensemble et l’esprit d’ouverture et d’accueil, de générosité et de solidarité sur lequel s’était construit (non sans larmes ni combats) ce grand pays démocratique que sont les Etats-Unis d’Amérique, lequel faisait encore l’admiration du monde et forçaient le respect même chez ses concurrents il y a à peine quelques décennies.
« Make America Great Again » : ce slogan trumpiste a hélas révélé son exact contraire. En s’élevant contre « l’empathie suicidaire civilisationnelle » (dixit Elon Musk) qui se serait emparée de l’Occident « trop bon avec les migrants, les musulmans », c’est l’Amérique elle-même et ses valeurs originelles qui se suicide.

Se réveillera-t-elle ? – et nous qui suivons parfois la même voie ? Notre coeur sera-t-il plus chaud que l’été qui s’annonce ?
Le Ploumtion





