TITRE : Le thème des commandements vient des lectures de ce dimanche 25 octobre (30è dim. ord.) et le terme ‘horde sauvage’ désignant les casseurs du 17 octobre est de la bouche du préfet de la Haute-Vienne sur LCI.
Les commandements ! Même si nous ne savions pas toujours tous les appliquer, en gros, nous les connaissions et nous les respections, nous qui sommes de la vieille génération de chrétiens – même ceux qui n’étaient pas pratiquants, les mécréants. Les préceptes religieux faisaient partie de notre horizon culturel, comme des balises, et nous les avions intégrées au travers des récits religieux qui avaient bercé notre enfance, soutenus par les exemples de nos parents et de nos éducateurs.
Je voudrais faire le lien avec ce qui s’est passé le week-end dernier à Paris et dans toute la France. Le lendemain de ces manifestations en marge desquelles des faits d’une violence incroyable ont eu lieu – on parle de 2.000 magasins vandalisés et pillés, de matériel urbain détruit sur une très grande échelle et d’au moins 1300 arrestations – , la France mais aussi tous ses voisins européens se sont frotté les yeux, incrédules et terrifiés.
La question sur toutes les lèvres : Qu’est-ce qui a pu bien provoquer ce chaos ? Les forces de l’ordre, débordées et impuissantes, estiment à 30.000 le nombre des casseurs et « blacks blocs » venus en découdre dans les métropoles, et s’en prendre volontairement aux symboles de l’Etat et de la République, les mairies entre autres dont certaines ont été vandalisées ou incendiées.
Le premier réflexe, après la vague, a été de chercher des responsabilités chez les autorités civiles et politiques, et de dénoncer des lacunes dans l’organisation des services d’ordre, le renseignement et la police. Mais même s’ils avaient pu freiner un tant soit peu le déferlement de cette vague de violence en l’anticipant, ils n’auraient certainement pas pu l’arrêter. Comme toujours, et en plus dans un contexte électoral, en politique on se renvoie la balle. Mais on ne cherche pas les causes profondes : celles qui depuis des décennies maintenant, construisent peu à peu les conditions qui rendent non seulement possible, mais inévitable cette explosion de haine, de destruction et de violence gratuite.
La grande majorité de ces casseurs sont des jeunes. Ils ne sont pas toute la jeunesse, heureusement, et n’ont rien à voir avec ceux qui défilent pacifiquement pour réclamer un meilleur encadrement dans l’enseignement ou davantage de pouvoir d’achat. Mais que 30.000 autres jeunes aient choisi, eux, de profiter de ces manifestations pour laisser libre cours à la haine et à l’instinct de destruction, cela doit nous interpeller. Car ce qui s’est passé en France le week-end dernier peut très bien arriver chez nous ou dans d’autres pays. Et on peut déjà je crois en observer des prémisses… Je pense que cela va arriver, que ce soit par contagion ou pour des raisons analogues. Les esprits s’échauffent un peu partout, et les réseaux sociaux font monter la mayonnaise.
Différents sentiments agitent la jeunesse aujourd’hui :
–Un sentiment d’injustice, car une part de plus en plus importante de la jeunesse est précarisée économiquement, avec l’éclatement des familles, et ils n’ont pas accès aux biens de consommation dont la publicité omniprésente les bombarde sans cesse – ils voient au travers des médias un monde de richesse qui les tente et les nargue (marques, technologies, argent facile) alors qu’ils en sont exclus ;
–un sentiment d’impuissance et celui de ne pas être écoutés, de ne pas compter dans les choix d’une société vieillissante et gouvernée par des « vieux » ;
–un sentiment de peur et d’anxiété face à l’avenir qui semble bouché voire catastrophique, où aucun espoir leur paraît possible – l’ascenseur social autrefois garanti par l’école est en panne ; les institutions ne remplissent plus leur rôle pour que chacun ait une place dans la société – en partie à cause de la démission des parents et des instances sociales ;
–l’éco-anxiété qui grandit face au dérèglement climatique et aux catastrophes qui menacent le monde ; la destruction de l’environnement rendu progressivement invivable et la menace des guerres auxquelles ils croient qu’ils ne pourront peut-être pas échapper…
=>Bref, comment s’étonner qu’une partie de la jeunesse soit désabusée, révoltée, en colère contre ce qu’ils estiment être une trahison du Contrat social ? – une faillite morale de l’Etat qui devait garantir les mêmes droits pour tous, et aux règles duquel par conséquent ces jeunes ne se sentent donc plus tenus d’obéir ? Ils les rejettent, en virant dans une sorte d’anarchisme – avec parfois leurs règles propres.
Ainsi, à cause de ses dysfonctionnements de la société qui se sont de plus en plus aggravés au cours des dernières décennies, des jeunes de plus en plus nombreux ont rejeté cette société inégalitaire et les symboles du pouvoir et de la richesse qu’elle affiche, et se sont réfugiés dans un mode de fonctionnement parallèle, beaucoup plus individualiste ou formé de clans, de bandes pas forcément très structurées, qui communiquent par les réseaux sociaux cryptés et avec comme ressource le commerce de la drogue et le vol. Les casseurs et les Black Blocs en font partie.
Ils n’ont plus peur de la prison et de la répression judiciaire : les délais d’application des peines prononcées par des cours archi-débordées leur donnent un incroyable sentiment d’impunité. Ils tiennent le pavé, dans tous les sens du terme ! Le problème gravissime et insoluble de surpopulation des prisons partout en Europe témoigne de la dégradation (ou de l’effondrement) du système judiciaire comme garde-fou social.
Je ne le cache, pas, j’ai peur pour l’avenir, pour notre société démocratique qui malgré tous ses défauts, ses incapacités structurelles, ses manquements, reste pour moi le meilleur (ou le moins mauvais) système capable d’assurer un équilibre entre ses composantes, pour donner une chance à chacun tout en respectant des règles fondamentales de vivre-ensemble et de respect.
Mais pour cela, il faudra qu’elle accepte de prendre à bras-le-corps les injustices et les inégalités qui génèrent la révolte des jeunes, pour leur donner espoir en l’avenir et éviter qu’elle-même – avec eux – ne tombe entre les bras des démagogues et manipulateurs extrémistes de droite et de gauche.
On est, je le crois, à un tournant civilisationnel. L’empire romain s’est écroulé de l’intérieur, moralement, avant même de tomber sous la pression des invasions barbares. On en est à ce point.
Et c’est là que j’en reviens à la question évoquée au début : Et les Commandements là-dedans ? « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même » (Mt 22,37). C’est la base de la civilisation occidentale, avec le décalogue (« Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, honore ton père et ta mère… ») – et bien sûr, les « Droits de l’Homme », version humaniste des Commandements.
Nous avions intégré tout cela. Même en les critiquant, sans le savoir, nous nous en inspirions. C’était porteur de sens. Et de sécurité.
Or, à mon sens, dans la grande crise civilisationnelle que nous traversons aujourd’hui, les causes principales à rechercher sont les causes spirituelles et existentielles (la crise du sens) : Sans aucun doute, c’est la dimension la plus négligée parmi les causes du déclin. La disparition des grands récits structurants (religieux, patriotiques, idéologiques) laisse un vide existentiel immense que rien n’est venu combler.
Sans perspective d’avenir collectif et sans transcendance, une partie de la jeunesse souffre d’un nihilisme profond. La violence devient un moyen radical de « sentir qu’on existe », de tromper l’ennui ou de s’inventer une identité de substitution (souvent calquée sur des codes de gangs ou des radicalités d’extrême-gauche ou d’extrême-droite, voire du nazisme).
En fin de compte, ce phénomène révèle une crise de la transmission. Une société qui ne parvient plus à intégrer ses enfants, à leur donner le goût du futur et à leur faire respecter ses lois est une société qui doute d’elle-même. Les réformes scolaires superficielles et les outils de répression sont inopérants si l’on ne traite pas la racine du mal : le besoin de repères clairs, de justice sociale réelle et de redéfinition de ce qui fait « commun ». Et là, la religion a toute sa place, positivement – quoi qu’en dise une certaine laïcité archaïquement anti-religieuse. Et je ne pense pas que les cours de citoyenneté (les fameux « cours de rien ») puissent fondamentalement remplacer un enseignement religieux ouvert et inclusif.
« Fais-cela, et tu vivras » (Lc 10,28) : Est-ce que nous aurons encore le courage de l’enseigner à nos (petits-) enfants ?







