Avoir 17 ans en 2026 – une réflexion du Ploution (n°44)

Les manifestations étudiantes actuelles en France ayant révélé une autre dimension – internationale celle-là, ou plutôt s’insérant dans un courant qui traverse toute la jeunesse (la génération Z) bien au-delà des frontières, j’ai eu envie de faire suite à mon article précédent en dézoomant pour avoir un regard plus large sur le phénomène. En le détachant aussi de l’aspect de violence qui a souvent pris le dessus dans la plupart des commentaires et qui n’est le fait que d’une petite minorité souvent extérieure au monde scolaire.

Ce ne sont pas loin s’en faut les premières manif’s d’étudiants – aussi loin que je m’en souvienne, j’en ai toujours connu ; mais l’ampleur de celles-ci, les revendications affichées extrêmement sages pour la cause (vous avez souvent vu, vous, des étudiants réclamer des profs et de l’équipement scolaire ?) et le moment historique où ce mouvement très suivi se déroule concomitamment avec d’autres manifestations de jeunes un peu partout dans le monde mais principalement en Europe (en Belgique, Italie, Grèce, Serbie, Albanie, Allemagne, Espagne…) ainsi qu’au Brésil, également en Asie, au Népal, au Bangladesh, en Indonésie. Et ça fait un peu tache d’huile et on retrouve les mêmes références, les mêmes symboles dans tous ces mouvements comme le souligne l’anthropologue Linda De Matteo (sur LCI). Il y a des codes, des signes, des langages aussi qui évoluent très, très vite avec les réseaux sociaux. Parfois ça s’est politisé comme en Afrique au Kenya. Et donc là, c’est un mouvement de jeunes contre le pouvoir en place, contre un pouvoir corrompu, avec des émeutes urbaines également.

Tout cela me donne à penser que derrière ces protestations contre la vie chère et l’inégalité de moyens, une immense question est posée par la jeunesse à notre époque, à notre société, et à son enseignement qui dysfonctionnent de plus en plus : « Quel avenir est le nôtre ? »

Un influenceur catholique bien connu, le frère Paul-Adrien d’Hardemare, dominicain, résumait tout cela dans une de ses vidéos en interrogeant les adultes que nous sommes, qui avons une grande partie de notre vie derrière nous : « Mais qui d’entre vous aurait envie d’avoir 17 ans en 2026 ? » – une question toute simple et dont il n’est pas sûr que nous ayons le courage de nous la poser, comme il dit.

Alors oui, c’est vrai, on a tous eu 17 ans et ça n’a jamais été facile à aucune époque ; on a tous eu « nos guerres » ou nos défis, nos problèmes… et sûrement moins de moyens qu’aujourd’hui… Ok. Mais en y réfléchissant bien, il y a quand même certaines différences entre ce que nous, les générations d’avant, avons vécu, et ce qu’eux vivent. Ces différences, il faut avoir le courage et l’honnêteté de les regarder en face, car c’est nous, notre génération et celles juste avant, qui avons laissé avec notre capitalisme et notre société d’hyperconsommation, se créer et s’installer un système qui enferme progressivement la jeunesse au point de la priver de perspectives d’avenir. Donc, je crois avec le frère Paul-Adrien, que c’est notre devoir de chrétiens de regarder, d’essayer de comprendre et d’écouter le message que ces jeunes essayent de nous communiquer.

Ce message n’est peut-être pas vraiment explicite, ils vous diront peut-être que c’est autre chose qui les mobilise, mais en arrière-fond, derrière leurs discours, je suis sûr qu’il y a une grande peur, une angoisse qu’ils se cachent parfois à eux-mêmes, et qui vient de ce qu’ils sont en train de se prendre en pleine figure et qui ne fait que commencer !

Ils se sont déjà pris la guerre à nos portes en Ukraine, et le réarmement massif des nations, Gaza et la guerre israélo-palestinienne, l’Iran, les Houthis… mais aussi les coups de couteau au coin de nos rues devenues des champs de bataille entre dealers ; ils se prennent l’état d’une Europe qui se divise entre extrême-droite et populisme, et des pays comme la France, la Belgique en quasi banqueroute au niveau institutionnel et financier (une dette monumentale qu’eux et leurs enfants auront à éponger) – et on n’arrête pas de leur dire en boucle qu’il n’y a plus d’argent pour le social, l’enseignement… ;  ils se prennent Trump et l’effondrement des valeurs de solidarité et de respect, et tous les dirigeants autoritaires qui refont les empires ; pire – encore plus grave, ils se prennent dans la poire la crise climatique, les sécheresses et les inondations et les futures guerres de l’eau – la perspective d’une Terre aussi habitable dans 20 ans que la lune… Ils sont en train de se prendre l’IA, l’intelligence artificielle qui est en train de faire s’effondrer tout le système d’accès à la connaissance et l’ascenseur social qui lie les débouchés économiques à la compétence – c’est tout le système éducatif qui n’allait déjà pas très bien et qui est en train d’être torpillé, pourquoi encore étudier ?

Alors vous voudriez que les jeunes soient heureux et pleins d’espoir ? Qui voudrait avoir 17-20 ans, aujourd’hui ?

N’oubliez pas que c’est eux ou juste leurs aînés qui ont pris de plein fouet le Covid, avec plus aucun contact entre eux en présentiel, rien que le virtuel : cela les a marqués psychologiquement durablement. Ils ont le numérique, les réseaux sociaux, soit, mais avec aussi tous les travers : les addictions qui touchent beaucoup d’entre eux, le cyber-harcèlement et aussi tous les influenceurs et les bonimenteurs, les complotistes et les autres fabricants de fausses vérités…

Avouons-le, c’était quand même un peu plus facile d’être jeune à notre (mon) époque, celle des boomers. Au moins, on pouvait rêver, espérer, et l’ascenseur ou le parachute social fonctionnait. On voyait bien que le monde ne tournait pas vraiment rond, déjà, mais on voulait le changer, on était « révolutionnaires » mais après on s’est très vite assagi car nous on profitait du système. On en avait les avantages, pas les inconvénients.

En fait, quand vous vous êtes pris toutes ces choses qu’on vient d’énumérer dans la figure, les unes après les autres, après un moment vous vous retournez et vous dites « mais on va vers où là ? » Même un jeune de 17 ans comprend, ressent cela !

Alors comment pourrait-on leur en vouloir ? Ils ont raison de descendre dans la rue manifester leur colère, celle qui cache leur peur de l’avenir et leur angoisse existentielle.

Les casseurs, ça c’est autre chose. Eux, ils ont déjà grillé le lien avec la société, très peu d’entre eux sont récupérables hélas: pour eux, la seule solution c’est de tout faire péter (il y a probablement aussi des manipulateurs politiques derrière)… Mais les jeunes qui sortent marcher pacifiquement, souvent d’ailleurs avec leurs profs qui n’en peuvent plus d’essayer de ramasser les plâtres d’une société qui casse (l’avenir de) ceux qu’ils enseignent, ces jeunes-là je leur dis : bravo ! Parce qu’ils nous réveillent.

Ces jeunes qui se lèvent partout aujourd’hui sur notre planète nous forcent à réfléchir sur nos propres responsabilités de citoyens et de chrétiens, de parents ou de grand-parents, d’acteurs du monde, car tous ensemble nous avons le pouvoir de faire changer les choses, en remettant de la justice, de la solidarité, de la tolérance et de la bienveillance, de l’écoute et du respect, partout où nous vivons, dans un monde qui en manque tant. Et surtout de l’espoir, car si la jeunesse n’en a plus, alors c’est l’humanité elle-même qui n’a plus d’avenir.

Et il faut aussi que l’Eglise s’y colle. Parce qu’elle a reçu les Paroles de la Vie, et que s’y elle ne s’implique pas dans la bagarre, ces Paroles ne seront plus entendues et tomberont dans le vide : elle aussi doit manifester, et être concrètement aux côtés de la jeunesse. Pas seulement en refilant la patate chaude à Dieu en le priant pour les jeunes (je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire), mais en incarnant l’Evangile de Vie qui appartient en premier aux jeunes et en se battant pour eux. Oui, comme l’écrit l’apôtre Paul, « la création toute entière gémit dans les douleurs d’un enfantement qui dure encore, mais elle garde, elle aussi, l’espérance d’être libérée » (Rm 8,22) : Soyons ces transmetteurs d’espérance, en nous mettant du côté de la vie, c’est-à-dire celui de la jeunesse, c’est-à-dire celui de Dieu !

Le Ploumtion (68 ans déjà!)

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