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Gaël Giraud : la polycrise écologique et le christianisme

12 septembre 2024

Une émission de 1RCF Belgique, en partenariat avec Eglise catholique en Brabant wallon : franchement, cela vaut la peine de l’écouter !

Les traditions bibliques sont souvent accusées de porter la responsabilité de la crise écologique dans laquelle nous nous enfonçons. Cela est notamment imputé au fameux verset « Dominez et soumettez la Terre » (Gn 1,28).

Cette domination confère-t-elle un mandat pour détruire la planète ? A la lumière des Écritures et de la parole sociale de l’Eglise, nous verrons qu’il n’en est rien.

Comme toutes les sociétés occidentales, l’Eglise latine est guettée par la tentation d’un rapport violent à la création qui est une trahison de la proposition évangélique. Cette dernière, au contraire, invite, via l’élaboration de communs écologiques, sociaux, politiques, à prendre soin de notre maison commune.

Le mardi 3 septembre 2024, Gaël Giraud, jésuite, économiste et théologien, a donné une conférence sur La polycrise écologique et le christianisme, aux auditoires Montesquieu à Louvain-la-Neuve.

Cette conférence s’inscrit dans le cadre du Temps pour la Création, un temps pensé pour renouveler notre relation avec notre Créateur et avec toute la création en célébrant, en changeant et en nous engageant ensemble à agir.

Ecouter l’émission en audio : https://www.rcf.fr/actualite/pres-de-chez-vous-brabant-wallon?episode=510586

(si la page ne charge pas, essayez : https://drive.google.com/file/d/1auhlt3O3promq58GiutNdwe0b0r7WLQ7/view?usp=sharing

Forum : l’abbé Pierre, les J.O., et après ?

Bonjour Bernard, comment te sens-tu dans tes nouveaux ministères ?

Par Jean P, j’ai reçu tes réactions aux actualités du moment, l’ouverture des JO et les révélations concernant l’Abbé Pierre …

J’ai envie de te partager quelques-unes de mes réflexions suite à ton message, comme je l’ai fait à Jean et à d’autres amis… les voici …

L’ouverture des JO … oui j’ai apprécié le spectacle grandiose , le courage et la détermination de tous les acteurs de cette soirée : les sportifs dans leurs embarcations respectives, les artistes sur les bords de Seine et les divers sites, les nombreux bénévoles, les techniciens, les forces de l’ordre … qui ont « assuré » jusqu’au bout sous une pluie battante et dans des conditions à la limite du supportable.

Oui, je me suis posée des questions sur la pertinence des performances de certains artistes, de certaines scènes (Cène) …

La satire à l’encontre des religions est maintenant monnaie courante et constamment présente chez de nombreux acteurs de notre société… aussi, faut-il s’étonner que lors de « LA » grande fête des JO, les réalisateurs s’en soient emparés?

Ce qui me déçoit tout autant c’est que les communautés chrétiennes et croyantes de tous bords ne se soient pas davantage manifestées.

Le dimanche 21 juillet,  l’émission protestante de France 2 était consacrée aux JO … présentation d’un lieu de ressourcement au coeur de Paris pour les participants aux JO, sportifs et autres …et une belle célébration « d’ouverture » pour confier à Dieu cet événement.

Le dimanche 28 juillet, l’émission catholique « Le Jour du Seigneur » , dans le cadre du projet « Holy games » créé il y 3 ans en vue des JO,proposait une célébration pour le moins confidentielle dans la chapelle « ND de bon secours », dans le 14ème arrondissement à Paris, messe présidée par Mgr Marsset, évêque auxiliaire pour la capitale et délégué épiscopal pour les JO.

Alors QUOI ?

Comment ne pas avoir imaginé, proposé, préparé avec des chrétiennes et chrétiens, mais aussi des représentant-e-s de toutes les religions et opinions philosophiques de la France un grand moment de célébration … avec des témoignages de sportifs mais aussi de personnes impliquées dans la préparation des JO…. Comment ne pas avoir donné de l’Eglise de France, traumatisée par tant de malversations du clergé, l’image d’une Eglise vivante, accueillante à l’image de Jésus sur les routes de Palestine, osant dénoncer la mise à l’écart des personnes les plus précarisées des quartiers de Paris, une Eglise engagée dans la dynamique de Laudato si, de Fratelli tutti …pour la défense des personnes fragilisées et différentes,  et dans la transition écologique. Comment ne pas saisir l’occasion de donner la parole à toutes ces soeurs et frères humains oubliés et maltraités de nos sociétés?

Il est plus facile bien sûr de s’indigner à postériori …

Un grand moment d’Eglise se prépare chez nous avec la venue du pape François …qu’allons-nous en faire ?

Oserons-nous faire remonter vers lui le mal-être de tant de chrétiennes et chrétiens, de prêtres, d’évêques …et lui proposer des projets résolument novateurs de synodalité pour nos petites communautés et nos diocèses ?

L’Abbé Pierre … eh oui … lui aussi, diront certains …

Dans la réflexion, il est question du « pouvoir » des chefs de file d’associations et communautés … mais dans nos communautés et paroisses, sévissent aussi des hommes de pouvoir … nommés par d’autres hommes de pouvoir !

Bien sûr des hommes puisque les femmes n’ont pas accès au sacerdoce et si rarement encore à des mandats et ministères de responsabilité dans l’Eglise, je devrais dire dans « l’Institution Eglise » …

il y aurait  bien davantage encore à en dire mais j’en reste là !

Je t’envoie mes amitiés fraternelles

Bernadette

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Bonjour Bernadette, 

merci pour ce retour et ta réflexion dans laquelle je me retrouve aussi pleinement (d’autres réactions à l’affaire « Abbé Pierre » ont été bien plus virulentes chez des chrétiens convaincus et engagés – voir celle de J-R ci-dessous). 

Désolé d’être un homme 😉! – à l’époque où je suis entré au séminaire, on ne posait pas encore de façon aussi claire et forte la question de l’accès des femmes aux ministères ordonnés ou institués. Et on ne savait pas encore qu’on était sur un champ de mines dormantes qui allaient exploser 30 ou 40 ans après (les abus) ! 

J’aime beaucoup tes remarques sur la presque non-implication des Eglises et des communautés chrétiennes dans les J.O. – encore un train de manqué🤔. Reste à voir ce que donnera la visite du pape François en septembre ; elle promet d’être délicate et peut-être chahutée. Pourvu qu’il puisse susciter un nouvel élan, et surtout… L’ESPERANCE !

Quant à mes nouvelles missions, je me sens soulagé et heureux, enfin délivré de tout le poids des responsabilités organisationnelles et fonctionnelles dans ce contexte de crise et de tensions, pour me consacrer uniquement aux rapports humains et au témoignage évangélique. 

Je te souhaite à toi aussi le meilleur (on en a eu et on en aura encore!), dans tous tes engagements et ta vie personnelle.

Amitiés, unité en Christ,

Bernard

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Salut Bernard.

Tout d’abord, j’espère que tu vas bien ?

Je prends le temps de te répondre : excuse-moi d’emblée, pour la dureté (voire la vulgarité) de mon propos, mais c’est vraiment ce que je pense et vis…

Tu as l’air de dire que l’Église a fait du chemin, en ne se voilant plus la face…

Je ne suis pas d’accord : pour moi l’Église catholique romaine porte une ÉNORME responsabilité dans toutes ces affaires, en continuant, de manière ridicule, gravissime et perverse, d’imposer un célibat artificiel, aussi inutile que dangereux, qui entraîne toutes les dérives affectives possibles, toutes les souffrances qu’elles engendrent, pour les consacré(e)s, leurs victimes, ou leurs amoureux.ses… (j’ai failli en être « victime », merci M-M, qui m’a fait « sortir » de ce piège, il y a 42 ans déjà ! 💓 Même si on en a bavé pendant des années !).

Et le cléricalisme exacerbé de notre clergé congolais et/ou tradi, avec l’autoritarisme qui l’accompagne, ne va pas le bon sens.

Et l’Église de France se radicalise de plus en plus… Et en Belgique, à Liège, ce n’est pas triste avec notre Jean-Pierre, de plus en plus tradi (https://www.communautesaintmartin.org/ qui ont failli débarquer chez nous à Verviers !) …

Pour moi, l’Abbé Pierre reste un modèle, un saint, dans tout ce qu’il a osé entreprendre pour lutter contre la pauvreté, avec courage et pugnacité, mais aussi un homme, avec une queue entre les jambes… 😈 (comme tant d’autres « prophètes » qui ont un jour fauté…).

Question : comment devient-on protestant, encore ? 😇

On en parle quand tu veux…

Amitiés.

J-R

Cérémonie d’ouverture des J.O. à Paris : Et si le sport défendait d’autres valeurs ?

Samedi dernier, la presse (francophone) était unanime pour louer le fabuleux spectacle qu’avait constitué la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques à Paris : Il n’y avait pas assez de mots pour célébrer le talent et l’enthousiasme des participants, et la mise en scène grandiose déployée par les organisateurs. Une cérémonie qui marquera l’histoire des J.O., disaient même certains. On ne peut en effet que reconnaître que, d’édition en édition dans ces « Games opening », on rivalise toujours plus dans le show qui doit impressionner et marquer les esprits – en faisant même sauter la Reine d’Angleterre (son sosie) en parachute comme ce fut le cas à Londres en 2012. Personnellement, j’apprécie plus le défilé des délégations sportives de tous les pays que les tableaux évoquant la fureur révolutionnaire de 1789 et la tête coupée de Marie-Antoinette. Je ne vois pas très bien ce que cela a à voir avec le sport… D’autres images m’ont laissé interrogatif, comme celle de ce bonhomme tout nu peint en bleu : est-il sensé représenter l’Europe ? le stroumph olympique ? Licence poétique et artistique, sans doute. Et puis sont venues les Drag Queens, qui ont donné au spectacle un peu l’allure d’une gay pride. Il en faut certes pour tous les goûts, mais avouons-le, il n’y a que la France pour oser cela.

Mais là où ça se corse davantage encore, c’est quand ces ‘dames’ ont représenté le tableau de la Dernière Cène comme l’a fait en son temps Leonardo da Vinci, mais alors franchement revisitée ! Ce détournement de la Cène ainsi que d’autres allusions visant la religion ont fait réagir l’épiscopat français, qui dans une déclaration de la CEF (conférence épiscopale) a fustigé « des scènes de dérision et de moquerie du christianisme ». Les évêques ont toutefois estimé que cette cérémonie d’ouverture « a offert hier soir au monde entier de merveilleux moments de beauté, d’allégresse, riches en émotion et universellement salués ». L’extrême droite française, elle, par la voix de Marion Maréchal (ex-Reconquête), a critiqué une vision « qui cherche à ridiculiser les chrétiens ». Un sénateur communiste des Hauts-de-Seine, Pierre Ouzoulias, a souligné lui sur X que « le blasphème fait partie intégrante de notre patrimoine républicain » et qu’il est « un trait glorieux de notre histoire révolutionnaire », remerciant Thomas Jolly, directeur artistique de la cérémonie, « de l’avoir rappelé au monde entier à travers cette Cène dont on se souviendra longtemps ».

Cela fait longtemps que je me dis qu’en accentuant volontairement les antagonismes par des provocations gratuites, on offre un boulevard aux extrémismes de droite comme de gauche !

Mais pour moi le vrai débat se situe au niveau des valeurs que le sport est sensé défendre et promouvoir : sont-elles toujours celles de respect, d’ouverture et de tolérance ? Sont-elles encore compatibles avec celles de la foi chrétienne ? Si en plus il y a récupération du sport par la politique et les groupes de pression, les idéologues… Le sport est sensé être « neutre », mais la culture ne l’est manifestement pas.

Pour aider dans cette réflexion, qui soustend aussi plus fondamentalement la question régulièrement agitée dans l’actualité en particulier depuis Charlie-Hebdo : est-il légitime de se moquer de la religion et des croyants ? – je vous propose la lecture de cet avis d’un pasteur de l’Eglise protestante unie de France, Eric Georges , intitulé : « Une Cène offensante ? » Je le rejoins très largement, tout en me demandant pouquoi ces univers, celui de la foi et celui de la culture (ou du sport) qui étaient si proches jadis, au temps de Léonard de Vinci par exemple, semblent aujourd’hui si complètement éloignés, voire opposés…

Eric Georges : Avec une représentation de la Cène, la cérémonie d’ouverture des J.O donne donc au théologien émietteur l’occasion de trahir la promesse qu’il s’était faite de ne pas parler de Jeux qui ne le concernent en rien en parlant d’autre chose que du caractère profondément religieux et liturgique de ce genre de cérémonie et du besoin de religieux et de liturgie de nos contemporains… Je ne vais donc pas me priver. 

Comme souvent, je vais me concentrer sur le point de vue des lecteurs et lectrices, des spectateurs et spectatrices sur ce qu’ils et elles choisissent de voir, de comprendre et de commenter plus que sur le point de vue de l’auteur. Je ne parlerai pas du Festin des dieux (Astérix), ni même de la différence entre un tableau de Vinci et une pratique religieuse ou un passage biblique, c’est une Cène qui a été vue et commentée. 

Sur un plan universaliste, au regard des droits de l’homme, des croyants chrétiens ont tout à fait le droit de ne pas aimer telle ou telle image que l’on donne de leur religion ou de leur foi, de le dire voire d’intenter des procès (ils n’ont pas le droit au vandalisme ni à la violence). Moi-même, je suis facilement blessé des images qu’on donne de ma foi, de ma religion. (Il se trouve que les images qui m’irritent viennent généralement de mes coreligionnaires, mais là n’est pas le sujet).  Ce droit d’être irrité et de le dire rencontre et se heurte à un autre droit, celui de donner d’une religion une autre image que celle qu’en ont ses croyants, même une image négative. Droit contre droit, c’est donc une affaire de juriste ou de philosophe du droit, pas la mienne. 

Je reste donc dans le point de vue chrétien qui est le mien (inutile donc de me dire que “et si on faisait ça avec l’Islam, blablabla”) . Et de ce point de vue chrétien, les critiques, les réactions négatives me posent deux problèmes (et les communiqués officiels d’Eglises me scandalisent bien plus que les réactions de particuliers) 

Tout d’abord, il n’est pas possible d’humilier Jésus-Christ. Ce n’est pas moi qui le dit, c’est le Nouveau Testament. 

“Ayez entre vous les dispositions qui sont en Jésus-Christ :
lui qui était vraiment divin,
il ne s’est pas prévalu
d’un rang d’égalité avec Dieu,
mais il s’est vidé de lui-même
en se faisant vraiment esclave,
en devenant semblable aux humains ;
reconnu à son aspect comme humain,
il s’est abaissé lui-même
en devenant obéissant jusqu’à la mort
– la mort sur la croix.”

Philippiens 2, 5 à 8

Ensuite et c’est à mes yeux le plus important :  pourquoi trouver la mise en scène des J.O. avilissante ? Je crois qu’en Jésus Christ, Dieu rejoint l’humanité et qu’en tout visage humain, je suis appelé à reconnaître Jésus Christ. Apparemment, pour certains, sauf dans le visage de Leslie Barbara Butch (la comédienne qui incarne le Christ dans la Cène)… Pourquoi ? Parce qu’elle est femme ? Parce qu’elle est grosse ? Parce qu’elle est lesbienne ? 

Bien sûr que l’image était provocatrice, comme toute image qui offre un décalage par rapport aux représentations classiques. Mais si ce qu’elle provoque est de la répulsion plutôt que de la réflexion, c’est précisément cette répulsion qu’il faudrait interroger : quelle humanité sommes-nous en train d’exclure ?

Imaginons dans la première partie du XXe siècle une Cène figurée par des acteurs noirs. Que dirions-nous de celles et ceux qui y auraient vu une offense faite aux chrétiens ? 

Imaginons, dans la deuxième partie du XXe siècle une Cène figurée par des personnes atteintes de trisomie 21. Que dirions-nous de celles et ceux qui y auraient vu une offensé faite aux chrétiens ? (NB : je n’associe pas le queer* à une maladie, j’interroge notre rapport au décalage) 

On a le droit de ne pas aimer l’esthétique Drag, c’est entendu, les goûts et les couleurs…. Mais la question n’est pas celle de nos choix esthétiques…

Je ne sais pas si Thomas Joly (directeur artistique de la cérémonie d’ouverture des JO) a voulu faire de la théologie, c’est nous, chrétiens, que j’invite à en faire en lisant ses tableaux… 

Que représente la Cène dans notre foi ? 

Quels visages lisons-nous comme des insultes à l’humanité ?

Qui excluons nous de cette humanité rejointe par le Christ ?

à VOTRE REFLEXION !

* Pour les moins avertis => Définitions (Petit Robert) : Drag-queen = Travesti masculin très maquillé et vêtu de manière recherchée et exubérante, généralement dans le cadre d’un spectacle ; Queer = Personne dont l’orientation ou l’identité sexuelle ne correspond pas aux modèles dominants. 

Abbé Pierre : chute d’une icône

Et voilà qu’on repasse les plats ! Chers frères et sœurs, comme moi vous avez entendu ou lu ce qui fait depuis jeudi les grands titres de la presse : L’abbé Pierre, le résistant de la dernière guerre, le député incorruptible, le défenseur des pauvres, fondateur de l’Œuvre des chiffonniers d’Emmaüs, est accusé d’agressions sexuelles par sept femmes dont une était mineure à l’époque. Même s’il ne s’agit apparemment “que” de faits qui ont eu lieu entre 1970 et 2005, c’est évidemment totalement répréhensible, inacceptable aussi bien moralement qu’aux yeux de la loi. Une icône, encore une, est tombée de son piédestal. “Déchu !” – titrait un journal. 

Après les scandales d’abus qui ont éclaté ces dernières années et profondément dégradé l’image de l’Eglise, on ne peut qu’être attristé et choqué par ces nouvelles révélations, qui s’ajoutent à celles concernant un certain nombre de fondateurs de communautés religieuses ou d’œuvres sociales (pour ne citer qu’elles, les communautés des Béatitudes, de Saint-Jean, des Légionnaires du Christ, de l’Arche…). Pour toutes les personnes qui se sont engagées et consacrées dans ces communautés, c’est très très dur, car l’opprobre et la suspicion rejaillit sur l’ensemble de l’œuvre. Tous les collaborateurs ou membres des Communautés d’Emmaüs qui accueillent des milliers de personnes en situation de précarité ou d’exclusion, se sentent salis, déçus, désorientés. Mais tous quasiment souhaitent continuer à vivre leur engagement. 

On peut légitimement se poser la question : Comment se fait-il que ces fondateurs, hommes de foi et d’action, ces personnalités d’envergure animées par un grand idéal, ont-ils pu tomber dans de tels comportements criminels ? Beaucoup ne comprennent pas et même chez les croyants, il s’en trouve encore pour nier que la chose soit possible, ou qui eussent préféré qu’on n’en ait pas fait état et gardé le silence. Point positif (quand même) : C’est la Fondation Emmaüs elle-même qui a ordonné l’enquête pour vérifier les accusations à l’encontre de l’abbé Pierre. L’Église a enfin décidé de ne plus se voiler la face et d’écouter les victimes. Mieux, elle a entrepris une grosse remise en question de ses fonctionnement, entre autres dans le sens d’une décléricalisation – mais il y a encore beaucoup à faire… 

Car tout est encore une fois une question de pouvoir ! Comme l’écrit à propos de l’abbé Pierre le journaliste de RTL Christophe Giltay dont les sympathies pour le monde chrétien sont connues : « ces accusations sont-elles vraiment surprenantes ? » 

Car en effet l’abbé Pierre tout comme ces autres “grands formats” de l’Eglise et fondateurs : Ephraïm (Béatitudes), le Père Marie-Dominique Philippe (Frères de Saint-Jean), Marcial Maciel Degollado (Légionnaires du Christ), Jean Vanier (l’Arche), sont de fortes personnalités, doués d’un charisme qui séduit et subjugue les gens à qui ils ont affaire. Un certain nombre de ces “saints” (qui heureusement n’ont pas été canonisés) ont viré dans l’autoritarisme -qui est une forme de cléricalisme- ou la manipulation plus ou moins consciente. Les colères de l’abbé Pierre sont restées célèbres, et, écrit Giltay, “comme tout homme doté de pouvoir, il exerçait sur les autres à la fois une fascination mais aussi une domination”. Sans doute que, sans ce tempérament, l’abbé Pierre et ces personnages exceptionnels n’auraient pas pu réaliser tout ce qu’ils ont entrepris… Mais de là à un jour déraper et à glisser dans d’autres formes d’abus, il n’y a qu’un pas qui malheureusement est parfois franchi. Il a aussi avoué vers la fin de sa vie qu’il n’était pas resté « clean » sur le plan de la chasteté.

Pas d’excuse donc – mais il faut cependant souligner un réel danger : tant qu’on mettra les prêtres, les évêques ou même le pape sur un piédestal, loin au-dessus des humains ordinaires, on les expose -alors que par ailleurs le bien qu’ils font est avéré- on les expose au risque de s’enfermer dans une structure mentale de pouvoir et de domination où la manipulation et les abus deviennent possible, sans même qu’ils en soient forcément conscients.

S’il est utile et souvent nécessaire d’être un leader pour que des projets d’envergure aboutissent et réaliser l’œuvre de Dieu, il est par contre très dangereux de devenir une icône, une idole. L’apôtre Paul a pu heureusement se prémunir contre ce danger -cette tentation : “Et afin que je ne m’enorgueillisse pas, il m’a été donné une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffleter…”  (2 Cor 12,7). Avec sa position et le caractère qu’il avait, Paul aurait fort bien pu tomber dans le piège de l’orgueil et de la séduction ; on ne sait pas ce à quoi correspondait cette “écharde”, mais en tout cas elle a dû fonctionner. Je remercie aussi moi-même toutes les personnes qui par leurs critiques me gardent dans l’humilité ! Dieu veut que son Eglise soit une Église de petits et d’humbles, de “pauvres de Dieu”, et cela y compris dans ses responsables. Une Église de frères et de sœurs. “Tutti fratelli” était d’ailleurs le titre et l’objet d’une lettre du pape François, un axe important de ses orientations pastorales.

Dernier point de mes réflexions : Je voudrais mettre en relation cet événement médiatique des accusations à l’encontre de l’abbé Pierre, avec un autre événement qui a eu autant, sinon davantage, de retentissement, en l’occurrence la toute récente tentative d’attentat contre le candidat à la présidence américaine, Donald Trump. La façon dont il a réussi à retourner en sa faveur cette agression violente est admirable : Désormais, il peut se poser en martyr de sa cause qu’il prétend être la cause de la majorité des américains, lesquels lui vouent d’ores et déjà un culte aveugle. Plus même: il se dit protégé par la main de Dieu – rien que ça ! Mais là, on a affaire à un champion de la manipulation, on joue dans la cour des grands.

N’est-ce pas fantastique qu’un type qui a trompé sa femme avec une actrice porno en la payant grassement pour s’assurer son silence, un homme qui a un nombre impressionnant de procès et de casseroles fiscales à son encontre, qui nie la validité d’élections qui ont été dûment vérifiées et a essayé de reprendre de force le pouvoir en lançant ses fidèles fanatisés à l’assaut du Capitole, que ce gars soit plébiscité et admiré par au moins la moitié de ses concitoyens ? – Avec le soutien total des Eglises protestantes évangéliques et des pasteurs, qui voient en lui un nouveau messie lequel va restaurer les valeurs traditionnelles de l’Amérique, défendre le droit des citoyens à posséder des armes de guerre, protéger le modèle de famille conventionnel (anti LGBT+, anti-droits des femmes, etc). La photo de Trump postée sur instagram par sa belle-fille, avec en arrière-plan le Christ qui pose ses mains sur les épaules de l’ex-président, illustre bien cette instrumentalisation de la religion. Cependant, je suis persuadé que Donald Trump croit vraiment lui-même dans sa mission divine. 

L’abbé Pierre, lui au moins, ne s’est jamais pris pour le messie…  Et son œuvre d’Emmaüs, comme celle de l’Arche et beaucoup d’autres, continue de faire du bien – sans bruit.

Abbé Bernard Pönsgen

Shalom (la paix) : un rêve impossible ?

Entre deux flashs d’infos sur la formation des nouveaux gouvernements et la persistance de la pluie chez nous, l’attention de nos concitoyens étant maintenant accaparée par les vacances, un titre est passé ces jours-ci dans les journeaux sans soulever des vagues d’indignation : « Guerre dans la bande de Gaza : les experts de l’ONU affirment que les enfants meurent d’une campagne de famine menée par Israël » (France-info, 9/07/24, cf infra). Cela accompagné de nouveaux bombadements meurtriers dans des quartiers qui ne sont pas peuplés exclusivement de combattants du Hamas…

On s’habitue à tout, même à l’horreur – quand ce n’est pas chez nous évidemment. Combien de morts faudra-t-il encore, de vies détruites de femmes, d’enfants et d’innocents, pour que cesse ce carnage et qu’on commence à chercher les chemins d’une vraie paix – qui ne peut exister sans la justice ? Certains devront rendre des comptes devant les cours pénales internationales mais aussi devant la Justice de Dieu. La responsabilité des nations qui ont laissé s’accomplir ces massacres est aussi immense – en particulier celle des Etats alliés d’Israël, comme les USA.

En attendant, je m’interroge sur les répercussions qu’aura cette guerre atroce (ce génocide comme on le nomme déjà) dans les esprits et sur la perception de la réalité d’Israël et du peuple juif dans le monde : celle-ci est déjà, nous le voyons, en train de changer fortement, et pas seulement dans les milieux musulmans ou arabes, en réveillant les vieux démons de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme. De peuple martyr tel qu’il était mondialement reconnu depuis la shoah, Israël est en train de passer pour un bourreau malgré l’horrible attentat-pogrom du 7 octobre, à cause de sa riposte disproportionnée et sans grande discrimination entre les combattants et les civils. Les extrémistes religieux qui soutiennent le premier ministre Netanyahou réclament même l’éradication du peuple palestinien… sans parler des colons juifs, qui n’en finissent pas de s’approprier les territoires cisjordaniens. Tout cela avec la meilleure conscience du monde, puisque c’est à eux que Dieu a donné la terre promise…

Il y a quelques temps, je suis tombé un peu par hasard sur cette interview qui m’a interpellé – venant d’un athée qui ne s’en cache pas mais qui pose de vraies questions aux croyants. Le sujet est éminemment brûlant :  » Gaza – les racines bibliques de la violence  » (cliquer pour lire). Le droit des israéliens à se défendre n’explique pas tout ce qui se passe en ce moment à Gaza mais aussi en Cisjordanie occupée et ailleurs. A cette époque marquée par les génocides (on commémore aussi l’anniversaire de celui du Rwanda en 94), de la guerre en Ukraine, au Congo… il est bon de réfléchir aux racines de la violence qui semblent être inscrites dans notre génome humain.

Je partage globalement l’analyse de ce Monsieur Delcuvellerie, que je nuancerais peut-être au sujet des visages d’un dieu violent et sanguinaire dans l’Ancien Testament par une interprétation herméneutique de ces passages –  voir l’excellent article d’Audrey Vandenbroucke-Torrini, pasteure baptiste : « La violence dans la Bible : ces textes qui nous dérangent« . Il est clair qu’avant même d’être une révélation divine, une très grande part des textes bibliques sont d’abord essentiellement le reflet d’un vécu (violent) et d’une culture (violente) de cette part de l’humanité – un peuple « élu » dont nous ne sommes peut-être pas si différents au fond… Jacques Delcuvellerie le reconnaît d’une certaine façon quand il affirme : « Pour moi, il est clair que les hommes ont inventé des divinités à leur image et à leur ressemblance, et non l’inverse ». A contrario, je pense que la Révélation commence là où justement certains de ces personnages prennent distance avec cette culture ou cet instinct, et l’annoncent comme venant de Dieu. Jésus me semble le prototype parfait de cette rupture.

N’empêche qu’un certain nombre de chrétiens peuvent à juste titre -à moins de fermer les yeux et de ne plus regarder l’actualité- se sentir de plus en plus mal à l’aise vis-à-vis de cette vocation unique d’Israël dépositaire des promesses divines et qui en fait un tel usage… et donc mal à l’aise par rapport au lien intrinsèque entre le judaïsme et le christianisme, manifesté par les textes que l’on lit dans nos liturgies, et où Israël est abondamment cité (par exemple le récit guerrier de l’Exode lu à la Vigile Pascale)… Cela risque de devenir un réel problème ; j’ai pu entendre déjà des remarques de paroissiens à ce sujet.

Quels destins tragiques, de part et d’autre… !

Comment rompre cet enchaînement meurtrier de la violence et de la haine sans fin ?

Relire aussi René Girard, « La violence et le sacré ».

Shalom – salaam !

Bernard P.

https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/israel-palestine/guerre-dans-la-bande-de-gaza-l-onu-consternee-par-les-nouveaux-appels-a-evacuer_6655779.html

Que vivent les prêtres ? Comment les aider ?

Suite à un article d’une feuille paroissiale transmise par un ami, j’ai envie de vous partager, chers soeurs et frères chrétiens, le contenu de ce message intitulé « Aimez vos prêtres » et l’échange de mails à qui il a donné lieu. Peut-être ce témoignage vous paraîtra-t-il difficile à croire ou exagéré, pourtant c’est une réalité qui ne doit pas (plus) être cachée aujourd’hui. Puisse-t-il aider nos frères prêtres à trouver autour d’eux le soutien dont ils ont besoin de la part de ceux qui leurs sont confiés.

De : Luc
Envoyé : samedi 6 juillet 2024 11 h 18
Objet : « Aimez vos prêtres »

AIMEZ VOS PRÊTRES

RE: « Aimez vos prêtres »

De : Bernard Pönsgen À :​Luc
Envoyé : Lun 08-07-24 09 h 47

Cher frère Luc ! J’espère que tu vas bien et que ta santé est stable désormais. Merci pour ton courriel et la feuille paroissiale avec la méditation « aimez vos prêtres ». Au moins, on peut être sûr que l’expéditeur de ce message les aime, lui ! 😇

J’en avais eu connaissance par un paroissien d'[…] que ce texte avait interpellé… et qu’il ne comprenait pas très bien : « Comment ? Les prêtres ont tant de problèmes et sont épuisés ? Bizarre… »

Tu as eu raison de mettre le doigt dessus : Moi-même j’ai dû prendre du recul, tu le sais sans doute, en demandant voici 6 mois une mission moins écrasante pour mon système nerveux, il en allait de ma survie. Actuellement, je remonte tout doucement la pente et je suis heureux dans mon ministère d’aumônier d’hôpital… Il était temps ! 

Sûr que les paroissiens lambdas ne se rendent pas compte ; pourtant, ils font partie du problème ! Entre ceux qui suivent innocemment en « consommateurs » et qu’il faut chouchouter en acceptant toutes leurs exigences (car ils ne comprennent pas nos limites humaines et fonctionnelles), et ceux qui ont pris le pouvoir et jouent au « petit chef » en bloquant les aspirations des autres et en tirant à boulets rouges sur tout ce qui ne leur convient pas : oui, pas évident d’être prêtre – curé surtout – dans ce contexte.

D’autant que la hiérarchie ne se mouille généralement pas dans ces conflits, ou nous complique encore la vie en relevant sans cesse le niveau d’exigences « managériales » des petits soldats que nous sommes, nous les prêtres de base, alors que le ‘front’ recule de de plus en plus comme en Ukraine. On gère une forme d’Eglise d’un autre âge, dont les structures s’effondrent chaque jour davantage, en colmatant tant bien que mal des brèches qui s’élargissent sans fin. Le temps et les énergies manquent pour inventer de nouvelles manières de faire Eglise et de vivre l’Evangile. On est coincé dans un système dont la plupart des gens ne désirent pas changer… Un Eglise procéduriale, juridiste, fonctionnelle qui se dispute les restes et les oripeaux du pouvoir.

Qui voudrait dans ces conditions aller au casse-pipes ? La chute verticale des vocations n’étonne plus que ceux qui vivent dans un autre monde…

S’il n’y avait la prière… « C’est lorsque je suis faible que je suis fort », proclamait Paul dans la lecture de dimanche. Oui, sans la grâce, impossible de tenir. Et il est vrai que Sa puissance donne toute sa mesure dans notre faiblesse, je l’ai souvent expérimenté. Mais pour que nous nous sentions bien dans notre ministère, nous avons besoin que notre soif de Dieu rencontre une autre soif, celle de passionnés (comme toi!). Malheureusement, c’est devenu trop rare.

J’écris ceci pour que tu portes dans ta prière un frère prêtre qui se sent bien seul dans son ministère pastoral (11 communautés!), et qui a écrit il y a quelques semaines une lettre à ses paroissiens en forme d’ « au secours » ; il est déjà quasi en burnout, et il fait appel à ce que des laïcs de bonne volonté viennent partager avec lui la charge pastorale. Je le soutiens aussi comme je peux, en le soulageant de célébrations que je puis désormais assurer pour lui, grâce à ma nouvelle disponibilité ; mais le vrai problème est que nous avons rarement des équipes pastorales qui s’engagent pleinement autour du curé en co-responsabilité et travaillent en communion spirituelle et fraternelle à la tâche de pasteur (j’avais quand même réussi à en monter une dans cet esprit-là, à Dison – sinon, je crois que j’aurais craqué bien plus tôt).

Mon frère prêtre, lui, ne dispose pas de ce genre d’équipe, car les paroissiens même engagés n’en ressentent sans doute pas la nécessité. Et puis, il faut dire que la moyenne d’âge des laïcs responsables comme celle des simples paroissiens, est de plus en plus importante : Cela ne favorise pas un dynamisme de vie chrétienne, d’évangélisation…! Tout comme l’esprit de clocher ou de repli sur soi et sur ses prérogatives jalousement gardées dans un contexte de raréfaction des moyens : chaque communauté, groupe, souvent, essaye de tirer la couverture (qui se rétrécit) à soi, et ça génère des tensions, des conflits… Au lieu de construire l’avenir, on se cramponne sur les restes d’un passé.

Je sais que tu sais tout cela, ou en tout cas que tu t’en doutes bien. En « haut lieu », c’est rarement abordé de cette manière. On essaye juste de former davantage les prêtres restants et les acteurs pastoraux laïcs ou ordonnés pour qu’ils puissent « gérer » l’effondrement en gardant des possibilités d’évolution vers un avenir incertain. Mais est-ce qu’on compte assez sur l’Esprit-Saint ? Pour moi, tout le diocèse dans son ensemble autour de son évêque devrait avant toute chose entrer dans une grande retraite spirituelle d’une année au moins, une refondation dans la prière… comme Jésus lors de ses 40 jours au désert ! 

En tout cas, on est à la veille de grands craquements, comme ces icebergs qui se détachent de la banquise… Il faut se préparer, et préparer les croyants. Cela a déjà commencé, comme le réchauffement climatique. Après l’exil à Babylone, le Petit Reste d’Israël sauvera la Foi en devenant ce peuple pauvre et humilié « qui pratique ce qui est droit, aime la miséricorde et marche humblement derrière son Dieu » (Michée 6,8). Sans doute nous faudra-t-il passer par là. Une purification.

Merci de ta prière pour nous tous les prêtres, pour mon ami en particulier. Heureux de ton amitié, je prie le Seigneur de te bénir, toi et les tiens, et tous les chrétiens de ta communauté que tu sers avec dévouement. 🙏

Et que la Joie du Seigneur soit notre rempart ! (devise de l’ancien évêque A. Jousten)

Fraternellement, en communion,

Bernard