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7 octobre 2023 – 7 octobre 2024.

Un an et combien de morts, de part et d’autre… ? De blessés ? De destructions, de vies à jamais broyées et de rêves écrasés sous les bombes… ?

J’assiste comme vous depuis un an, impuissant, à ce déchaînement de violence qui s’abat sur le Proche-Orient depuis l’attaque meurtrière du Hamas ce jour fatidique du 7 octobre, qui pour les chrétiens catholiques correspond à la fête de Notre-Dame du Rosaire. Il ne semble guère y avoir de rapport entre ces deux faits.

Cependant, la fête de Notre-Dame du Rosaire aurait été instituée suite à la bataille de Lépante en 1570 contre les Turcs. Les puissances de l’époque se disputaient alors le contrôle de la méditerranée. Mis en échec devant Malte en 1565 par la défense héroïque des chevaliers de l’ordre de Malte, les Turcs continuèrent pourtant leurs offensives sur ce qu’on appelait alors « la chrétienté », au point qu’en 1570 le pape Pie V invita les princes occidentaux chrétiens à se joindre à la « sainte Ligue » de résistance – une croisade – qu’il voulait mettre en place. Seuls les Espagnols, Venise et les différentes principautés italiennes répondent à l’appel du Pape. La division religieuse du protestantisme rend indifférente une bonne partie de l’Europe.

En infériorité numérique, en navires comme en hommes, les chrétiens sont néanmoins galvanisés par les harangues de leur chef, Don Juan d’Autriche, qui les exhorte au nom du « Dieu des armées » et qui leur distribue en quantité médailles, scapulaires et rosaires. La bataille tourne à l’avantage des chrétiens et les Turcs sont défaits. Le pape Pie V attribue la victoire à l’intercession de la sainte Vierge et fixe une fête de Notre-Dame des Victoires à la date du 7 octobre. Plus tard, la fête prend le nom de fête de Notre-Dame du Rosaire.

On a du mal aujourd’hui à comprendre qu’on puisse se réclamer d’une volonté divine pour justifier une guerre, ou attribuer à une intervention de la Mère de Dieu ou d’un autre saint, la victoire sur les ennemis. Certains, pourtant, se servent toujours de cette justification lorsque leurs intérêts sont en jeu. Le mot même de « croisade » contre « l’axe du mal » – n’a-t-il pas été évoqué par le président américain George W. Bush lors d’une allocution au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 pour qualifier l’intervention des forces américaines contre l’Irak de Saddam Hussein ?

Aujourd’hui, il semblerait qu’on est pareillement sorti de la rationalité dans le conflit qui oppose Israël non seulement au Hamas et au Hezbollah, mais aux populations de Gaza, de Cisjordanie et du Liban qui paient très cher les frais d’une guerre qui se veut « totale », selon les mots du premier ministre d’Israël. Pour éradiquer le mal, la capacité des organisations terroristes de frapper à nouveau, jusqu’où peut-on aller ? Sans justice, il ne pourra y avoir de paix. Or, chez les extrémistes juifs ou palestiniens, iraniens, on dénie clairement de part et d’autre le droit d’exister en tant que peuple, ou Etat. Chaque coup reçu en entraîne un autre, plus fort, en réponse – sans aucun respect pour les civils innocents. Ce qu’on appelle pudiquement « les dégâts collatéraux » est complètement négligé. Et les discours sont aussi meurtriers que les armes : il est même question chez certains de « guerre d’extermination » pour « nettoyer ethniquement » des territoires…  Cela nous rappelle de tristes souvenirs : la guerre entre la Serbie et les musulmans de Bosnie-Herzégovine (Srebrenica), le Rwanda, le Kosovo, … et même la Shoah.

Pourquoi l’histoire doit-elle sans cesse se répéter ? Il faudra bien qu’un jour les humains apprennent à vivre ensemble quelle que soit leur culture, leur race, leur religion… et sans que ce soit le droit du plus fort qui doive toujours gagner. Mais quel long chemin à faire, quand les armes se seront tues ! La haine, la rancœur et le désir de vengeance, elles, ne désarment pas si vite. Pour aider ces peuples à s’engager sur ce chemin de réconciliation, les chrétiens n’auraient-ils pas une certaine mission que l’Evangile leur confère, ces chrétiens d’Orient qui ont eux aussi payé un lourd tribut à cause de cette guerre : beaucoup sont partis mais certains sont restés, et témoignent que le vivre-ensemble est possible si on s’accepte d’abord en tant qu’humains, et fils du même Dieu. Joignons nos prières aux leurs, et donnons chez nous le même exemple d’accueil et de respect des différences !

Bernard Pönsgen


L’œuvre de la justice sera la paix, Et le fruit de la justice le repos et la sécurité pour toujours. Isaïe 32,17

Semez selon la justice, moissonnez selon la miséricorde, Défrichez-vous un champ nouveau! Il est temps de chercher l’Eternel, Jusqu’à ce qu’il vienne, et répande pour vous la justice.
Osée 10,12

Tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre, sera délié dans le ciel.

Matthieu 18,18

NOUS SOMMES EN GUERRE

Ce 4 octobre, fête de saint François d’Assise et clôture du mois pour la Création, je voulais vous partager ces lignes :   

« Ne vous mentez pas, nous sommes en guerre. En fait, la paix n’existe pas. Nous n’en connaissons que des simulacres. Pour que la paix devienne un jour réalité, il faudrait non seulement que tous les humains la désirent, mais également qu’ils évoquent la même chose quand ils en parlent. Or, personne ne lui donne un sens identique. Pour certains, la paix n’est qu’une situation permettant d’exploiter les populations, pour d’autres d’exploiter la nature, pour d’autres encore de favoriser leur nation ou d’entasser de l’argent dans les coffres-forts. En réalité, les gens, surtout les dirigeants et les puissants, attendent de la paix un bénéfice comparable à celui de la guerre : leur profit, leur impunité, le maintien de leurs privilèges, leur plaisir immédiat plutôt que le salut de l’humanité ou des générations à venir. Abandonnons cette illusion de paix et engageons-nous dans la véritable guerre, celle qui a commencé sans prévenir et que nous devons remporter.

Vous, les adultes, vous érigez la consommation en but, la concurrence en modèle unique. Vous corrompez notre enfance et les années qui suivront votre départ. Ni matures ni responsables, vous, les adultes, vous ne méritez pas ce titre. Nous sommes en guerre. Qui est l’ennemi ? Nous-mêmes, cette humanité arrogante, pleine d’insouciance ! »

Éric-Emmanuel SCHMITT, La Lumière du bonheur, pp. 331-333

XXX

Ces mots mis dans la bouche de Britta Thorensen, personnage du roman de l’auteur et fac-simile de la jeune activiste écologiste Greta Thunberg, ont des accents de vérité car ils mettent le doigt sur l’illusion que nous avons tous d’un ‘état de paix’ qui n’est qu’apparent parce qu’il repose sur des rapports de force économiques et financiers et qui sont pour l’instant en notre faveur, mais qui sont complètement défavorables et même destructeurs envers de nombreuses autres parties du monde, et, à terme, à l’ensemble de l’humanité nous compris.

Je fais partie de ces adultes que Greta Thunberg prend souvent à partie. Je ne sais pas quel monde nous allons laisser aux générations suivantes – je n’ai pas d’enfants, cela ne m’empêche pas d’être hanté par cette question. Je voudrais quand je rendrai mon dernier souffle ne pas devoir me dire : Qu’as-tu fait – ou pas fait – pour que les enfants du futur ne tombent pas dans un monde en guerre complète et totale ? (C’est ce que nous prédisent beaucoup d’observateurs et de scientifiques qui analysent l’état de la planète.) 

Éric-Emmanuel Schmitt parle en effet lui aussi de guerre : « Nous sommes en guerre », fait-il dire à son personnage Gretta Thunberg. Mais ne nous trompons pas de guerre ! Nous ne sommes pas en guerre contre les migrants, les réfugiés qui par milliers et bientôt par millions, essayeront de se soustraire à un sort complètement injuste qui les condamne à une mort lente ou une existence épouvantable dans des conditions dont aucun de nous ne voudrait. Eux aussi sont victimes – avant nous – de nos comportements inconsidérés et de leurs impacts sur le climat. Nous ne sommes pas en guerre contre les touristes, ceux qui prennent occasionnellement l’avion pour s’offrir des vacances bien méritées et découvrir des pays qui ont bien besoin de cette manne financière. Mais nous sommes en guerre contre les opérateurs touristiques, les propriétaires de paquebots géants, les avionneurs et les gestionnaires d’installations aéroportuaires qui avec le soutien de leur gouvernement augmentent sans cesse l’offre et permettent un surtourisme qui génère de plantureux bénéfices pour eux, et une dégradation catastrophique de l’environnement – du climat.

Nous pouvons continuer cette énumération. Nous ne sommes pas en guerre contre les automobilistes, en particulier ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir une voiture électrique coûteuse, ni contre les petits propriétaires ou locataires qui faute de moyens ne peuvent pas investir dans des panneaux photovoltaïques, isoler leur habitation ou installer des pompes à chaleur. Mais nous sommes en guerre contre les gros producteurs de pétrole et de gaz qui ont si bien su rendre nos économies dépendantes des combustibles fossiles avec la complicité des puissants ; nous sommes en guerre contre les lobbys industriels et les gouvernements qui retardent autant qu’ils peuvent l’application de mesures visant à créer une mobilité propre où la voiture personnelle prend moins de place, et un habitat sain et moins gourmand en énergie, accessible à tous quel que soient leurs revenus. Nous ne sommes pas en guerre contre le petit paysan brésilien qui met le feu à un petit coin de la forêt amazonienne pour planter ses cultures vivrières et nourrir sa famille, mais nous sommes en guerre contre les grands consortiums agro-alimentaires qui importent à grande échelle des milliers de tonnes de soja pour produire chez nous de la viande, et qui obligent les amazoniens à défricher d’immenses zones boisées pour produire ce soja ou l’huile de palme utilisée dans notre industrie de transformation alimentaire.  

Ne nous trompons donc pas de guerre. Mais que nous le voulions ou non, nous y sommes tous engagés, co-responsables, car laisser faire, c’est consentir à ce que l’on obère définitivement l’avenir de nos enfants. Ce que le pape a nommé « le péché contre la création ». Faisons ce qui est à notre portée, chers amis, en choisissant ce que nous mangeons, ce que nous consommons, les vêtements et les comportements de déplacement qui ont le moins de coût en termes d’empreinte carbone. Chaque petit geste compte pour éteindre l’incendie, en petits colibris porteurs d’eau que nous avons le bonheur d’être tous ensemble si nous le voulons !   

En cette fête de saint François d’Assise, ne pourrions-nous pas nous rappeler qu’il y a de la joie, une ‘’sainte joie’’ à pratiquer la sobriété, en usant avec respect et modération des biens que nous offre la création ? – et en esprit de partage, car la Terre ne nous appartient pas en propre, elle est à tous et surtout aux générations à venir.

Bonne fête à tous les François et à ceux-celles que son esprit anime !

Bernard

Précédent article : « Tueurs à gage ? » : https://paysdesaintremacle.wordpress.com/actualite/

Quelques citations encore de Greta Thunberg :

«On n’est jamais trop petit pour faire une différence.»

«Nous ne pouvons pas sauver le monde en respectant les règles. Car les règles ont besoin d’être changées. Tout doit changer et cela doit démarrer aujourd’hui.»

«Plus grande est votre empreinte carbone, plus grand est votre devoir.»

«Vous ne parlez que d’aller de l’avant avec les mêmes mauvaises idées qui nous ont mis dans ce pétrin, même si la seule chose raisonnable à faire est de tirer le frein à main.»

«Nous devons coopérer et partager les ressources de la planète de façon équitable. Nous devons commencer à vivre dans les limites de ce que la planète propose, à nous concentrer sur les questions d’équité, et prendre quelques pas de recul au nom de la vie des différentes espèces. Il faut que nous protégions la biosphère. L’air. Les forêts. La terre.»

«Quand on commence à agir, l’espoir est partout. Alors, au lieu d’attendre l’espoir, cherchez l’action.»

«Nous savons que les hommes et femmes politiques ne veulent pas nous parler. Très bien, nous ne voulons pas leur parler non plus. À la place, nous voulons qu’ils parlent aux scientifiques, qu’ils les écoutent enfin.»

«Résoudre la crise climatique est le défi le plus important et le plus ambitieux que l’Homo sapiens ait eu à affronter. La solution est pourtant si simple que même un enfant pourrait la comprendre.»

«Notre maison brûle. […] Je veux que chaque jour vous ayez peur comme moi. Et je veux que vous agissiez. Je veux que vous agissiez comme si vous étiez en crise. Je veux que vous agissiez comme si notre maison était en feu. Parce qu’elle l’est.»

«Et pourquoi au juste est-ce que je devrais étudier pour un avenir qui pourrait bientôt ne plus exister parce que personne ne fait rien pour le sauver? Quel est l’intérêt de suivre les enseignements du système scolaire quand les plus grands scientifiques issus du même système ne sont pas écoutés par nos politiques et nos sociétés?»

«Tant que vous ne commencez pas à vous concentrer sur ce qui doit être fait plutôt que sur ce qui est politiquement possible, il n’y a aucun espoir.»

«En arrivant dans le port [de New York], je me suis réveillée et j’ai tout à coup senti quelque chose. C’était l’odeur de la pollution.»

«J’ai le syndrôme d’Asperger et cela signifie que suis parfois différente de la norme. Et dans les bonnes circonstances, le fait d’être différente est un superpouvoir.»

«Vous dites que vous aimez vos enfants. Pourtant, vous volez leur avenir sous leurs yeux.»

«Un murmure peut être plus puissant qu’un cri.»

« Tueurs à gage » ?

Une phrase certainement maladroite du pape François dans l’avion qui le ramenait dimanche dernier à Rome a fait bondir pas mal de monde, dont évidemment les tenants de la laïcité qui n’ont pas manqué de le tacler dans les médias : Le pape, interrogé par les journalistes qui voyagent avec lui, a comparé l’avortement à un homicide, et a ajouté que les médecins qui s’y prêtent sont, selon son expression, « des tueurs à gage ».

Cela a relancé la polémique sur le sujet de l’interruption de grossesse, d’autant plus que le pape venait d’annoncer l’ouverture de la cause de béatification du roi Baudouin qui avait refusé de signer la loi de dépénalisation de l’avortement.

Il faut bien reconnaître que le sujet divise les chrétiens catholiques eux-mêmes. Tous ne partagent pas cette sorte d’intransigeance de l’Eglise qui met les droits de l’enfant à naître au dessus du droit de la femme à disposer de son propre corps. Cela est perçu dans les milieux féministes en particulier comme un mépris des femmes que l’Eglise voudrait, selon eux, réduire à être des « pondeuses d’enfants » – et le discours du pape à l’UCL Louvain, qui a été très mal compris, a encore renforcé cette impression (Je vous invite à le relire en intégralité sur le site de RCF, il est bien plus profond que les échos qu’on en a donnés).

Partisans comme détracteurs ne font pas souvent dans la nuance, hélas. Et l’on se regarde en chiens de faïence, les ‘pros’ comme les ‘antis’, peu disposés à écouter les arguments les uns des autres.

Le problème du pape, c’est qu’il évolue dans des milieux où il n’est presque jamais contredit, et où il ne risque guère d’entendre d’autres sons de cloche que ceux de la bonne parole catholique. Il ne s’est donc pas méfié, et a répondu à l’emporte-pièce aux journalistes qui n’attendent que ça. Or, la position et le discours de l’Eglise concernant l’avortement est beaucoup plus nuancée que cette espèce de « cri du cœur » d’un pontife sans doute effrayé et profondément attristé par l’avalanche actuelle des avortements chez nous et dans le monde (voir statistiques en bas de page).

On sait tous, et le pape aussi, qu’un avortement, qu’il soit volontaire ou subi, n’est jamais une partie de plaisir pour la femme (et je dirais aussi pour la plupart des médecins pour qui ce n’est pas un simple acte technique banal). Il y a beaucoup de souffrances psychologiques et parfois de déchirements derrière cette décision. Et même si on ne reconnaît pas que l’embryon humain est, comme l’affirme l’Eglise, une personne, qui peut dire que l’acte de supprimer cette vie à naître est un « bien » ? Tout au plus peut-on reconnaître que, dans certaines conditions évidemment, l’IVG est un « mal nécessaire », ou un « moindre mal ». Un mal pour éviter un mal plus important encore… Or c’est souvent sur ces conditions que l’on diverge et s’affronte.

 Il est bon aussi de rappeler qu’en dernier ressort, la décision, le choix appartient à la femme ; cela, même l’Eglise catholique le reconnaît quand elle affirme qu’en matière de morale, c’est en fin de parcours la conscience de chacun qui doit guider les actes. Mais, ajoute-t-elle, la conscience doit toujours être éclairée. Et que la personne qui doit prendre la décision soit accompagnée positivement, humainement, psychologiquement et spirituellement, pour la résolution de son choix ; pas seulement médicalement. Et là aussi on a des divergences d’approche selon les centres auxquels on s’adresse, et qui sont souvent porteurs d’une certaine idéologie « pro » ou « anti ». Trop souvent on vient avec des a priori mentaux pour presque forcer ou pousser la personne, enceinte malgré elle et souvent en détresse, soit à le garder, soit à s’en débarrasser. Rien ne m’énerve plus, par exemple, que certains discours des pro-vita qui argumentent – sans avoir vécu eux-mêmes ce genre de situation – en se servant de photos glauques ou de films d’avortement !  C’est de l’idéologie !  Mais il y a des pressions toutes aussi insupportables de l’autre bord…

Il est sain d’avoir des débats. Il ne faut pas en avoir peur. Surtout quand il s’agit de sujets aussi importants que la vie humaine à son commencement ou à sa fin. Car on touche à ce qui est le plus essentiel ; le respect de l’humain, sa dignité, l’encadrement et le soutien dû aux personnes qui vivent ces situations, en préservant leurs droits et en protégeant les plus faibles. C’est l’honneur d’une société démocratique d’en débattre, à condition que cela se fasse dans le respect des personnes et par des arguments fondés rationnellement et non pas seulement émotionnels. (De ce point de vue, traiter des médecins de « tueurs à gage » est injustifié.) Le rôle de l’Eglise devrait être, en matière éthique, de proposer une « règle générale », comme le fait Jésus dans l’Evangile quand il dit que le divorce (la répudiation) n’est pas un bien – et qui pourrait le contester ? – mais elle devrait davantage laisser les personnes confrontées à ces choix pouvoir prendre elles-mêmes ces décisions sans les juger. Qui sommes-nous pour cela ? N’empêche que nous avons besoin de balises pour éclairer nos choix. 

D’autre part, la loi n’arrange pas tout. Elle n’est d’ailleurs jamais définitive, le point final des discussions. On a le droit de contester une loi si on l’estime injuste moralement. La question de la dépénalisation totale ou celle de l’inscription du droit à l’IVG dans la constitution est délicate, car on supprime ainsi le tabou « Tu ne tueras point », un garde-fou dont le rôle est justement de protéger la vie humaine. Toute vie humaine. Maintenir ce tabou dans un cadre juridique légal n’était pourtant pas incompatible avec des exceptions liées aux conditions par exemple concernant la santé de la mère, la façon dont a eu lieu la procréation (viol, contrainte morale ou autre), et toute autre condition sur lesquelles les législateurs pouvaient se mettre d’accord. Plus délicat encore, la question du moment de la grossesse au-delà duquel l’IVG ne serait plus admis… À partir de quel moment l’embryon peut-il être considéré comme une personne ? L’Eglise dit : dès la conception. Les partisans du droit absolu à l’avortement disent : seulement s’il y a un « projet d’enfant », c-à-d si l’enfant est désiré. Entre les deux positions, totalement contradictoires, il est compliqué de s’accorder.

Je voudrais réfléchir avec vous deux minutes à ce concept de « projet d’enfant ». Justement, l’Évangile de ce dimanche nous donne l’occasion de nous poser la question : Qu’est-ce que c’est, accueillir un enfant ?  Depuis Descartes, la culture européenne a pour projet de nous faire devenir « maître et possesseur de la nature ». Cela déteint sur l’enfant, qui devient « un projet parental » et non un être à accueillir ; une réussite à programmer et non la confiance en une potentialité propre. Une certaine mentalité contraceptive nous a déjà habitué à « faire » un enfant quand nous le voulons, comme on commande sur Amazon. Si ce n’est pas le bon moment, mieux vaut l’éliminer… La peur de l’avenir nous pousse à fabriquer l’enfant à venir : il doit être à l’abri de tout risque, sa voie doit être tracée par le désir parental, la société doit répondre à certains critères pour qu’il s’y insère etc. etc.

Or dans la foi chrétienne, l’enfant n’est pas à faire, mais à accueillir. Le rituel du sacrement de mariage le dit bien dans la question du prêtre aux fiancés : « Êtes-vous prêts à accueillir les enfants que Dieu vous donnera ? »

Accueillir un enfant, c’est le laisser venir à la vie même lorsque les parents ne l’ont pas programmé (évidemment, je ne parle pas du viol !), même s’il est handicapé, même s’il naît en milieu pauvre ou difficile. Faire un enfant, au contraire, c’est le soumettre à un rêve parental, aux critères de réussite et de survie imposés par la mère et/ou le père. Je ne prétends pas, et l’Eglise non plus, qu’il ne faille aucune prévision de la part des parents pour que l’enfant puisse être accueilli dans de bonnes conditions, évidemment, mais c’est une question de mentalité, vous m’avez compris. L’exemple extrême a contrario serait celui de ces femmes de plus en plus nombreuses qui ont sacrifié leur désir d’enfant à leur carrière, et qui une fois arrivées à un âge où normalement on ne sait plus avoir d’enfant, recourent à des technologies médicales très poussées (et lucratives pour les praticiens) pour en « faire » à tout prix, avec en prime des embryons surnuméraires qui pourront servir à la recherche ou dans l’industrie cosmétique.

Dans notre Évangile, Jésus demande d’accueillir le Royaume de Dieu comme on accueille un enfant. Il est alors logique qu’une culture qui accueille peu d’enfants (et on assiste aujourd’hui à une chute vertigineuse de la fécondité dans nos pays – surtout les pays les plus riches) – logique donc qu’une culture qui accueille peu d’enfants s’éloigne d’elle-même de cet Évangile.

Si nous ne savons pas accueillir, mais seulement faire, fabriquer, programmer, ne nous étonnons pas d’être très éloignés du Royaume de Dieu !

Bernard P.

N.B. À propos des enfants qui viennent au monde dans de mauvaises conditions, il est quand même intéressant de constater qu’il n’y a pas toujours une malédiction qui les poursuit toute leur vie : Ainsi, savez-vous que Beethoven était fils d’un alcoolique, brute notoire, et d’une mère tuberculeuse ? Steve Jobs, ce génie de l’informatique, a été abandonné à sa naissance par un père syrien et une mère célibataire.

Plus près de nous, les Jeux paralympiques de Paris 2024 nous ont montré des athlètes étonnants, comme ce nageur brésilien Gabrielzinho né sans bras, mesurant 1,22m, avec deux petites jambes difformes, devenu pourtant triple médaillé or paralympique à Paris… 

Qui peut prétendre maîtriser absolument le destin d’un petit être humain ? Qui peut prédire ce qu’il va devenir ? 

Complément d’info : 

En 2022, le nombre d’IVG en France a atteint 234 300, en augmentation de 7,2 % par rapport à l’année précédente. La même année, le nombre de naissances a décru de 2,2 % pour un total de 726 000 naissances. Cela signifie qu’une grossesse sur quatre (24,4 %) est interrompue volontairement par une IVG.

 SOURCE : Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiquesur drees.solidarites-sante.gouv.fr (consulté le )

Je n’ai pas trouvé de statistiques pour la Belgique, mais les tendances (la proportion) doivent être grosso modo comparables.

« Ne l’empêchez pas » (prédication pour le 26è dimanche B)

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Pour accéder à la lecture de cette homélie, cliquez sur le lien ci-dessous :

https://les-homelies-du-padre.blogspot.com/p/b-dim-26-ne-lempechez-pas.html

Bienvenue, cher pape François !

Cette semaine, du 26 au 29 septembre, le pape François reprendra son bâton de pèlerin pour effectuer une visite pastorale (très ?) attendue en Belgique, à l’occasion des 600 ans de la KUL-UCL de Louvain. Le public catholique belge a réagi de façon assez contrastée, beaucoup disent ne pas se déplacer à Bruxelles pour la messe finale au stade Roi Baudouin (35.000 places distribuées), contrairement aux grands déplacements de foule auxquels on avait assisté lors de la première venue du pape Jean-Paul II en 1985 (100.000 personnes à Koekelberg, 180.000 à Gand, plusieurs dizaines de milliers à Banneux…), laquelle avait revêtu un aspect plus pastoral dans les différents diocèses. N’empêche que c’est un événement qui aura un retentissement sur la vie de notre Eglise et la perception qu’elle donne d’elle-même à l’extérieur.

Là où François est certainement attendu, c’est sans aucun doute sur le sujet douloureux des abus sexuels dans l’Eglise, et que les médias ont largement mis en exergue : la parole des victimes sera directement entendue par le pape, au travers d’une rencontre personnelle (et discrète) avec une délégation de victimes belges. Probablement le pape aura-t-il l’occasion de s’exprimer à ce sujet lors de ses interventions ou homélies. Beaucoup parmi ces victimes souhaitent d’ailleurs le voir prononcer une demande de pardon et une reconnaissance de faute au nom de toute l’Eglise, pour toutes les victimes passées et présentes, chez nous et dans le monde. Le fera-t-il ? C’est possible – car si ces abus ont bien été commis par des personnes particulières et qui doivent être jugées en tant que telles, l’institution Eglise, elle, peut être considérée comme coupable d’avoir laissé s’installer les conditions favorables pour que de tels actes criminels aient lieu, et surtout d’avoir cherché à les minimiser ou à les occulter, et de n’avoir pris que tardivement des mesures – souvent jugées insuffisantes – pour empêcher leur commission à l’avenir. En tout cas, chacun – y compris chez les catholiques – attend du pape François une parole forte qui soit source de libération, de guérison et de reconstruction, ce qui implique une nécessaire reconnaissance du mal commis et, au-delà de la compassion envers les victimes, un engagement vers une indispensable transformation des fonctionnements internes de l’Eglise.

Comment l’Eglise de Belgique – et l’Eglise universelle – pourra-t-elle surmonter ce cataclysme traumatisant qu’a provoqué dans les consciences des croyants et des autres toutes ces révélations de ces dernières années ? On a l’impression que cela ne doit jamais finir : les récentes divulgations concernant l’Abbé Pierre ajoutent encore de la consternation, sinon de la révolte devant l’incroyable, l’innommable.

Pour reprendre le Frère dominicain Laurent Mathelot entendu dimanche sur RCF-Belgique (« Décryptages »), qui répondait aux questions de la journaliste : Arriverons-nous un jour à bout des histoires de prédateurs ? Est-ce qu’on doit s’attendre à ce que chez toutes les grandes figures de l’Eglise on découvre après leur décès des affaires comme cela ? – Laurent Mathelot souligne que, en effet,  » c’est toujours ‘tomber de haut’ pour chaque cas, chaque cas est toujours une déception humaine et l’humanité qui tombe de haut. C’est le cas de l’abbé Pierre, qui chute de son piédestal, et c’est le cas aussi de tous ceux qui l’y avaient mis. Il y a tellement de cas, c’est vrai ; on se dit alors « un de plus, malheureusement » et on finirait peut-être par s’habituer à ce genre de révélation : c’est certainement ce qu’il ne faut pas faire. « 

Comme de se résigner au fait que l’on découvre des cas et ça devient finalement « normal » : c’est toujours anormal ! Maintenant, dit-il, « je pense qu’il y a des gens très honnêtes dans l’Eglise et qu’ils sont la majorité ; mais certainement, on en trouvera encore de ces prédateurs à mesure qu’on participera à ce phénomène de mise sur un piédestal de quiconque. Nous sommes tous faillibles et il n’y a pas de place pour l’adoration, l’adulation de quiconque dans l’Eglise. Mais il reste bien des personnes très humbles dans l’Eglise, potentiellement des saints, et dont on découvrira la grandeur de cœur ; et on ne découvrira que ça. Bien sûr, il y aura toujours du péché et des pécheurs tant qu’il y aura des hommes (et des femmes car l’inceste féminin est encore un grand tabou), et c’est bien pour cela que des ‘kyrie’ seront toujours priés à la messe, mais tout le monde peut tomber dans la violence un jour et devenir un agresseur. Le danger est plus grand quand on est dans une situation d’aura, de pouvoir (et même un pouvoir sacré, comme chez les clercs), où il est facile de mettre la main sur des personnes en situation de fragilité. »

Maintenant, concernant la réaction d’Emmaüs et celle du Vatican qui est assez tardive – car on sait qu’ils savaient, en tout cas pour ce qui est du pape, depuis 2007 (année du décès de l’Abbé Pierre), Laurent Mathelot estime que c’est une réaction ‘a minima’ : oui, ils ont mis les documents à disposition de qui voulait rechercher ; oui, ils ont mis en place des centres d’écoute et proposé des dédommagements ; mais ils ont d’abord gardé le silence. Aujourd’hui, la réaction doit être plus forte, dit Laurent Mathelot. En particulier tout le discours qui se centre toujours sur la personne de l’Abbé Pierre : aujourd’hui, ce sont les victimes qui doivent parler, il faut que ce soit elles qui racontent leur histoire. Il faut que ces victimes puissent livrer leur propre témoignage, toutes celles d’Emmaüs mais aussi de l’Eglise de France, de Belgique… La question du silence des victimes est une question très complexe ; les victimes de viol sont elles-mêmes dans un grand silence qui peut durer longtemps. Il y a un état de sidération. Il y a des gens qui n’ont parlé qu’après 60 ans ou avant leur mort. On ne doit pas non plus ignorer la sidération, la consternation de ceux qui découvrent les faits – en particulier quand on est un chrétien engagé dans une association comme Emmaüs et qu’on trouve que celui que toute l’association et le monde idolâtrait, que cet homme idéalisé a failli – il faut donc nuancer la question du silence, mais il faut aussi permettre aux victimes de rompre le silence en se libérant du poids de la honte et de la culpabilité ressenties, afin que la honte change de camp.

En cela donc, la démarche du pape François qui a accepté de rencontrer les victimes d’abus lors de sa visite en Belgique est certainement positive ; sera-t-elle suffisante ? Tout dépendra de la suite que l’Eglise-institution donnera à cette crise de la violence intra-ecclésiale qui n’est pas qu’un épiphénomène accidentel mais révélateur d’un profond dysfonctionnement. Encore trop masculine et méfiante par rapport aux femmes et au féminin, mal engoncée dans son discours sur la sexualité, trop strictement hiérarchisée et pas assez fraternelle – sororelle! , l’Eglise de demain devra s’interroger sur son rapport à l’humain et à la vie pour ne pas recréer des situations de dépendance néfastes et potentiellement abusives.

Bienvenue donc, cher pape François ! Mais ce thème ô combien important pour que les catholiques retrouvent leur confiance et espoir en l’avenir de l’Eglise, ce thème ne doit pas éclipser tous les autres sujets que l’Esprit Saint vous suggérera d’aborder ! Et ils sont certes nombreux et pressants en ce premier quart du XXIè siècle…

Abbé Bernard Pönsgen

« Pourquoi me frappes-tu ? » – Les chrétiens et la non-violence

  

(méditation à partir d’Isaïe 50, 5-9 et de Marc 8,27-33)

Il est de bon ton aujourd’hui de se moquer du christianisme et des chrétiens, en particulier dans les sphères médiatiques et culturelles.

Le dernier exemple en date est sans doute la parodie de la « Dernière Cène » lors de la cérémonie d’ouverture des J.O. de Paris, le tableau célèbre de Léonard de Vinci, au cours de laquelle des drag-queens ont remplacé le Christ et les apôtres. Malgré le respect que l’on peut et doit avoir pour ces minorités sexuelles, cette évocation tournant en dérision un élément central de la foi chrétienne et de la sensibilité des croyants, n’était certainement pas du meilleur goût et ne rendait pas honneur à la France, « fille aînée de l’Eglise » comme la nommait Jean-Paul II.

Un certain climat antireligieux se répand chez nous, qui se nourrit entre autres des amalgames simplistes que l’actualité hélas facilite : religion = terrorisme ; religion = facteur de guerres, de conflits ; religion = abus, violence, racisme, mépris des femmes, etc…, en faisant abstraction de toute nuance et en encourageant dans le public les jugements à l’emporte-pièce. On ne se donne plus la peine d’analyser en profondeur, en essayant de comprendre comment des religions, en soi bénéfiques et inoffensives, sont hélas parfois détournées et instrumentalisées pour servir à des fins perverses.

La stigmatisation et la raillerie vis-à-vis des chrétiens se révèle parfois de façon plus sournoise, par exemple au travers du harcèlement scolaire vis-à-vis d’élèves qui n’ont pas pu éviter de révéler leur attachement à la religion catholique. Ce phénomène existe depuis des décennies, mais il prend aujourd’hui de l’ampleur dans certains milieux.

Mais cela n’est encore rien à côté des persécutions violentes que subissent de très nombreux chrétiens dans le monde : dans des pays comme la Chine, l’Inde, L’Iran, le Nigéria, le Vietnam, la Libye, le Soudan, le Pakistan, la Corée du Nord, l’Azerbaïdjan etc.  L’ONG ‘Portes Ouvertes’ estime que 365 millions de chrétiens dans le monde en 2023 ont été discriminés, exilés, tués, violés, spoliés etc. au nom de leur foi !

L’Europe n’est pas épargnée : Pour l’année 2022, on a documenté 748 crimes de haine anti-chrétiens dans 30 pays différents, allant des attaques incendiaires sur des églises, des graffitis, des profanations et des vols, aux attaques physiques, insultes et menaces. Ces chiffres correspondent à ceux du rapport de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe) sur les crimes de haine, publié le même jour, comptant 792 crimes de haine anti-chrétiens dans 34 pays. Ces chiffres sont en augmentation chaque année. Mais ils ne peuvent pas rendre compte de tous les menus actes de vandalisme non recensés, des dégradations volontaires à l’encontre de symboles chrétiens, ou des pressions négatives, des petits harcèlements ou carrément des actes d’exclusion dans le monde du travail et de l’entreprise…

La représentante et chercheuse de l’OSCE, Regina Polak, déclare cette évolution profondément inquiétante et invite les gouvernements et la société à prendre conscience de ce problème et à prendre des mesures politiques afin de le combattre ‘de manière décisive’. (Je n’ai pas l’impression que c’est au top des préoccupations de nos élus…)

Cependant, le pire consiste sans doute dans la tendance qui se marque actuellement à empêcher de plus en plus souvent la prise de parole des chrétiens dans l’espace public : en la disqualifiant systématiquement ou en empêchant tout discours qui ne se réfère pas à la ‘pensée unique’ diffusée par les courants d’opinion majoritaires et laïques – en particulier sur les thèmes d’éthique, de justice ou de respect des croyances.

Après tout cela, comment ne pas reconnaître dans le passage si interpellant d’Isaïe le modèle même du chrétien persécuté ? (Mais on pourrait dire aussi, celui du Juif persécuté, du Musulman, ou de l’adepte de toute autre minorité religieuse…)

« Le Seigneur mon Dieu m’a ouvert l’oreille, et moi, je ne me suis pas révolté, je ne me suis pas dérobé. J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats. Le Seigneur mon Dieu vient à mon secours ; c’est pourquoi je ne suis pas atteint par les outrages, c’est pourquoi j’ai rendu ma face dure comme pierre : je sais que je ne serai pas confondu. » (Is 50,5-9)

La tradition chrétienne a relié ce portrait à la personne du Christ ; d’ailleurs on lit ces lignes lors de la célébration de la Passion le Vendredi-Saint. 

Comment réagir ? (face à la stigmatisation, à la moquerie, à la persécution)

On ne peut évidemment répondre à la violence par la violence. Ni au mépris par le mépris.

Peut-être n’est-il pas inutile de se rappeler qu’en d’autres temps, c’étaient de bons chrétiens alors majoritaires et dominants qui harcelaient ou persécutaient les Juifs, les athées, les « mécréants ». Donc, ne nous prenons pas pour des anges ou des martyrs – mais ne laissons pas non plus nous culpabiliser inutilement  les discours faciles et sans nuances (car anachroniques et hors contexte) sur l’inquisition, les croisades – ou plus récemment encore, les adoptions forcées d’enfants de mères célibataires par des institutions religieuses au siècle dernier (émission RTBF ‘’Investigations’’ de ce mercredi 11/09) ; ne les laissons pas nous culpabiliser : les chrétiens ne sont pas plus responsables de la shoah, par exemple, que les laïques libres-penseurs actuels de la Terreur révolutionnaire du temps de Robespierre.

L’humain a toujours été tenté par la violence, et cela même quelquefois au nom de motifs élevés ou pour ce qu’il estimait être le ‘bien commun’. « Il vaut mieux qu’un seul homme meure pour tout le peuple » affirmait le grand-prêtre Caïphe en condamnant Jésus.

Malheureusement, nous le savons, la violence et la haine engendrent la haine et la violence. L’illustration la plus affligeante et terrible de ce cercle vicieux est bien le conflit israélio-palestinien, envenimé par des décennies d’injustices et d’éclats de haine meurtrière réciproque, qui est entré dans un paroxysme absolu après le 7 octobre 2023 et dont on ne voit pas une issue possible vers une réconciliation et une cohabitation pacifique avant de très nombreuses générations peut-être…

Comment briser l’engrenage de la haine ?

Le processus à la base de toute confrontation menant à la violence est en fait un sentiment identitaire qui implique d’abord une peur, puis une haine de l’autre, dont on souligne les différences pour s’en démarquer (cf Amin Maalouf, « Les identités meurtrières », ed. Grasset 1998).

La façon dont les identités se constituent est déterminante pour expliquer la séparation, puis le rejet des « autres » et leur mise à l’écart (définition de l’apartheid), jusqu’à justifier parfois au bout du processus leur destruction éventuelle ou leur éradication. Ainsi, Ie peuple juif s’est presque toujours vu menacé et souvent conquis par des peuples plus puissants que lui. Il a donc cherché sa force et sa cohésion dans les récits qui le désignaient comme « élu » de son Dieu en le mettant à part du reste de l’humanité. Les persécutions qui se sont abattues sur les israélites au cours des siècles ont constamment renforcé cette identité, jusqu’à la création de l’état d’Israël en 1948 et l’avènement du sionisme. Les colons juifs extrémistes (de Cisjordanie, de Palestine occupée, sont fortement imprégnés de cet imaginaire de la « Terre promise », tout comme le sont aussi les suprématistes blancs des Etats-Unis, descendants des puritains dissidents anglais du « Mayflower » ou des colons irlandais catholiques fuyant les persécutions des protestants. Ou encore, les Boers, anciens employés exploités par la Compagnie néerlandaise des Indes, devenus colons (les Afrikaners) de la future République d’Afrique du Sud, société calviniste fondée sur l’apartheid. 

Ce phénomène est récurrent dans l’histoire de l’humanité. Le persécuté devient à son tour persécuteur. Le mépris dans lequel a été tenu le monde musulman après la chute de l’empire ottoman et la colonisation de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient peuvent aussi expliquer possiblement la volonté fantasmée et en partie réalisée d’un « Etat Islamique » et l’émergence de sociétés basées sur la violence comme Al-Qaïda, Daesh, Boko-Aram…


Pour briser l’engrenage de la haine, il faut donc que ces identités étroitement exclusives (et excluantes) s’ouvrent à une dimension plus universaliste et deviennent inclusives (comme le christianisme est sensé l’être dans son essence). Autrement dit, il faut la prise en compte d’une identité plus fondamentale englobant toutes les autres : celle de notre Humanité. Par -delà des religions, des cultures, des races et des civilisations, notre identité la plus profonde et commune à tous est celle d’être des humains. Pour arriver à cet élargissement de nos identités et dépasser la peur ou le mépris, nous devons arriver à nous projeter dans l’autre pour reconnaître en lui un semblable.

C’est ce que fait Jésus le Christ. Il n’enferme pas l’autre dans ses particularismes (de religion, de race, etc) mais l’interpelle en tant qu’humain habité de l’étincelle divine. Il révèle à chacun sa véritable identité, en fait, celle d’enfant de Dieu créé à son image, et il fait tout pour restaurer cette image.

Les régimes totalitaires fondés sur des idéologies comme le nazisme persécutaient ceux qui n’appartenaient pas à leur système identitaire, en niant leur humanité, c-à-d en les déshumanisant : ils ne les considéraient pas comme des êtres humains. Le Christ, lui, fait tout le contraire. Il voit en chaque homme un frère, une sœur, un fils ou une fille de Dieu. Et il l’inclut s’il le désire dans son Royaume universel.

Mais que faire si on est victime soi-même ?

Le respect de soi-même impose qu’on se défende, mais pas nécessairement par des moyens violents : si le mal reçu transforme l’agressé en agresseur, il gagne deux fois ! Quand Jésus annonce sa Passion aux disciples dans l’Évangile de ce dimanche (Mc 8,27–35), il ne leur demande pas de riposter par des attentats ou des prises d’otages. Ça, c’est la façon de faire de Judas.

Il ne leur demande pas non plus de l’aider à éviter la Passion. Ça c’est la manière de penser de Pierre, que Jésus traite à l’occasion de Satan, parce qu’il fait obstacle à la révélation de la puissance de la non-violence de l’amour : « tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celle des hommes ».

Non : il leur demande de « perdre » (la vie, l’honneur, la richesse, la gloire, la puissance…) là où tout le monde veut gagner !

C’est ce qui certainement nous paraît le plus difficile – à comprendre et à pratiquer – dans son message évangélique : le mode de défense du Christ, qui à première vue pourrait sembler naïf ou inefficace, en tout cas risqué.

Jésus a été au bout de cette réaction non-violente : il ne s’est pas dérobé aux soldats venus l’arrêter ; il a enduré le fouet qu’il aurait pu briser ; on l’a tourné en dérision, nu sur le bois, sans qu’il appelle à la vengeance ; on l’a éliminé comme un moins-que-rien sans qu’il rêve de revanche. On l’a maudit sans qu’il maudisse. Au contraire, il a prié pour les soldats qui le clouaient.

Cependant, il s’est tenu droit devant ses agresseurs, leur imposant son Humanité qu’ils ne voulaient pas voir : il a demandé la justice : « si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18,23) – Il a fait face à Pilate, jusqu’à le déstabiliser par ses paroles, son regard, son silence.

Bien sûr, cela ne l’a pas empêché d’être crucifié. Mais le ver a été dès ce moment introduit dans la pomme, le pouvoir des méchants n’est plus automatiquement le plus fort : le combat de la non-violence digne subvertit de l’intérieur le cycle infernal des représailles, des vengeances, des violences infligées pour ‘panser’ d’autres violences. 

N’oublions pas que pendant les trois premiers siècles, la foi chrétienne s’est répandue comme une traînée de poudre autour du bassin méditerranéen grâce au témoignage des martyrs : humiliés, ridiculisés, caricaturés, diffamés, suppliciés sous les rires et les applaudissements des foules des stades romains, ils ont pourtant transmis la flamme au monde entier. Et par contagion, une nouvelle manière de vivre les relations humaines, d’apprivoiser les identités s’est répandue. La Résurrection du Christ a en quelque sorte signé la victoire de l’amour sur la haine, promesse qui s’appliquera à tous ceux qui s’engagent sur ce chemin.

L’amour désarme la haine, d’accord, mais il faut en payer le prix. Et ce n’est certes pas facile, car tant qu’on n’y est pas confronté en personne, qui sait comment nous allons réagir vraiment en cas d’insultes, de harcèlement, de dérision meurtrière ?

On ne peut lire sans trembler Matthieu 5,11 : « heureux êtes-vous si l’on persécute… ». Et pourtant c’est en le lisant, en le disant, que la force nous est donnée d’en-haut : « Quand on vous livrera, ne vous inquiétez pas de savoir ce que vous direz ni comment vous le direz : ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure-là. Car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mt 10,19-20).

Oui, se défendre en croyant défendre Dieu ou l’Eglise, ce n’est pas invectiver « les autres », adversaires présumés ou déclarés de la foi chrétienne, ni les caricaturer comme nous nous sommes sentis quelquefois caricaturés et incompris, moqués.

Tendre l’autre joue à celui qui me frappe, n’est-ce pas lui montrer une joue non meurtrie par son insulte, non salie par son crachat – lui montrer ma vraie dignité d’enfant de Dieu, et en appeler à notre humanité commune ?

Pour en revenir à la parodie de la Cène lors de la cérémonie d’ouverture des J.O., plutôt que de s’en offusquer et « renvoyer la balle » en dénonçant une volonté d’agression (non vérifiée) et vilipender le monde homosexuel, ne vaudrait-il pas mieux s’unir pour demander le respect pour tous au lieu de nous opposer en tournant l’autre en dérision ? Ne sommes-nous pas, nous les catholiques, et elles, les personnes LGBTQIA+, finalement deux minorités discriminées chacune à sa manière : il serait plus judicieux de chercher à comprendre et à s’entendre – d’autant qu’il y a nombre de personnes homosexuelles qui sont sincèrement et authentiquement chrétiennes. Ce qui n’empêche pas de demander comme Jésus : « Pourquoi me frappes-tu ? »

Puisque nous sommes dans le « mois pour la Création » (et dans la cité de saint Remacle, qui a eu aussi affaire à un « méchant loup »), prenons exemple sur François d’Assise qui a su apprivoiser le loup qui terrorisait les gens du village de Gubbio. Croyons qu’il nous est également donné d’apprivoiser les loups violents de notre société – et peut-être aussi celui qui sommeille en nous – en commençant par les aimer, en les considérant du point de vue de Dieu, et non du point de vue des hommes.

…Et surtout, évitons de hurler avec les loups !

B.P.